AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 234 communisme était une valeur en soi et leur situation administrative « un alibi à leur échec » (Tănase 1990, 133-134). L’écrivain ne se priva pas de dénoncer çà et là leur « mythologie » défaitiste et prétentieuse, l’amas de clichés dans lesquels ils s’embourbaient avec une curieuse auto- satisfaction. Dans leurs certitudes, Virgil Tănase voyait « de l’enfantillage », voire la « bêtise la plus noire » (Tănase 1990, 130-131). Exil « bête et méchant », « ridicule et lamentable », « somme de frustrations » (Tănase 1990, 132, 133) – tels sont quelques-uns des qualificatifs dont Virgil Tănase usa pour décrire ces milieux. Mais si refus manifeste des pratiques et de l’idéologie de l’exil roumain il y a chez Virgil Tãnase, il faut plutôt y voir l’échec des représentants-vedettes de cet exil historique en raison de leur réduction de l’idée d’exil à une idéologie immuable, sans nuance et passablement ethnicisée, alors que Tănase incarne et nourrit une réalité bien plus complexe de l’exil. Car durant la guerre froide, Tănase voulait à Paris être écrivain solidaire non seulement de ses conationaux, mais aussi, tel l’un des personnages du roman Zoïa , proche « des écrivains et des artistes fauchés, toutes nationalités confondues, perdus entre la Place du Tertre et Montparnasse » (Tănase 2009, 394). À ce titre, son exil correspond à la définition qu’en donnait le sociologue Mihai Dinu Gheorghiu, qui le concevait dans une double opposition : d’une part face au régime politique du pays laissé derrière soi, mais aussi face à toute tentative de reconstituer une communauté nationale en exil, de réduire l’exil à la dimension militante, comme « seule opposition » ou « élite authentique » (Behring 2001, 13.) En d’autres termes, tel qu’incarné par Tănase, l’exil en est un précisément « exilé » de l’idée coutumière d’exil, c’est un exil allant à l’encontre de l’idée même d’exil et, en cela même, le parfait exil. De son côté, Tzvetan Todorov déclarait dans Face à l’extrême : « La solidarité pour les miens implique l’exclusion des autres. » ou encore « Agir par solidarité avec son groupe est un acte politique, non moral. » (Todorov 1991, 90, 91). Et Todorov de renvoyer à Primo Levi, qui parlait dans ce cas de « nosisme », ou d’« égoїsme de ‘nous’ » (Todorov 1991, 90). De même, Todorov se montrait attentif aux situations où des individus étaient capables d’abandonner leur conviction idéologique là où l’existence humaine était en danger (dans le ghetto de Varsovie, durant la Seconde Guerre mondiale, par exemple, ou encore dans les camps soviétiques). Et, quel que soit le contexte, « refuser la vision manichéenne du mal » et « rejeter l’application rigide de la loi du tiers exclu » (Todorov 1991, 167). Face à l’extrême est un livre que Todorov rédigea à la charnière des années 1980-1990. En lieu et place d’un ouvrage exclusivement consacré à la dénonciation de la terreur communiste (qu’il était tout à fait légitime d’écrire) et que l’on attendait à l’orée des années 1990, surtout de la part

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