AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 235 d’écrivains qui avaient peu ou prou souffert à cause du totalitarisme communiste ou qui en avaient simplement été marqués, il préféra s’attarder tout à la fois sur les deux régimes totalitaires ayant ébranlé l’Europe durant le XX e siècle : le nazisme et le communisme. Et il le fit à sa manière : non pas en s’érigeant en procureur ou tout au moins en intellectuel se contentant de prendre acte des réalités générales plus ou moins connues de tous, mais en interrogeant la « morale quotidienne » de gens en situation limite (dans les camps), à travers « une enquête narrative et personnelle » (Todorov 1994, 4 e de couverture) et en plaçant au cœur de ses analyses « la remise en question permanente de soi » (Todorov 1994, 126). Car pour Todorov écrire prend de la valeur si on accomplit par la même occasion un acte moral, tel Tadeusz Borowski qui, dans ses écrits sur Auschwitz, s’était donné comme règle de « n’écrire que si l’on est capable de prendre à son propre compte les pires humiliations que le camp a infligées aux détenus » (Todorov 1994, 40-41). Frontières temporelles défiées. Lectures du passé On parle beaucoup de la porosité et des points de passage des frontières géopolitiques. Les œuvres des deux écrivains considérés ici semblent poser aussi la question de la porosité des frontières temporelles. En ce sens que Tzvetan Todorov aussi bien que Virgil Tănase mettent en exergue les leçons que le lecteur pourrait tirer du passé. Ils reconnaissent le rôle des ponts et passages créés entre les époques successives. Tous les deux se révèlent attentifs aux agissements des individus en butte aux totalitarismes, mais aussi à ce qui se passe à la suite de l’effondrement de ces systèmes, quand la tendance générale est à faire table rase du passé, souvent en dehors de règles claires et au profit des plus habiles et pas nécessairement les plus honnêtes. Chez Virgil Tănase, parfois les victimes réelles ou supposées d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui, « ceux qui s’en tirent » et que l’on voit par la suite « coulés dans le bronze sur les places publiques » (Tănase 1990, 34), les « mêmes meneurs, ces prédateurs qui changent de veste comme de chemise et s’adaptent toujours mieux que toutes les autres espèces dont ils se nourrissent depuis le commencement du monde » (Tănase 2009, 136). Ils sont ceux à qui le crime de l’ancien régime profite ! C’est ce que montre notamment son roman Ils refleurissent, les pommiers sauvages , écrit entre 1983-1990 et publié en 1991, livre qui saisit des personnages en situation limite durant la Seconde Guerre mondiale ou dans l’Europe soumise à la dictature communiste d’après-guerre. C’est ce que l’on constate encore dans la somme romanesque qu’est Zoїa (2009), véritable fresque de l’histoire de la Roumanie, de la France et de l’Europe durant presque un siècle.
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