AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 236 Dans la catégorie des « fauves », que la force de l’Histoire sert toujours, il y a notamment le personnage de Manuel dans Ils refleurissent, les pommiers sauvages ; dans Zoїa , on peut penser au personnage collectif incarné par les jeunes gens féroces participant à des manifestations dans l’immédiat après-1989, Place de l’Université à Bucarest. A contrario , il y a la victime expiatoire qu’est Mircea, le père de Zoїa – communiste roumain de la première heure sacrifié sur l’autel de la révolution qu’il avait lui-même projetée. Mais ce n’est pas seulement dans ses romans, à travers ses métaphores narratives 4 , que Virgil Tănase a présenté de façon critique les contours d’une Histoire allant de l’avant au prix de sacrifices inavouables – les mêmes vieilles mœurs qui se perpétuent en se transformant –, mais aussi de façon explicite, dans certains de ses livres d’entretiens (voir notamment les livres d’entretiens avec Blandine Tézé- Delafon et Simona Modreanu), où la netteté du propos emboîte le pas à son caractère complexe et nuancé. S’arrêtant sur le régime communiste qui venait de s’effondrer dans son pays d’origine, Virgil Tănase insiste sur la complexité de la morale en ces temps-là, bien « plus compliquée que la simple opposition du bien et du mal », sur les « configurations morales paradoxales » (Tănase 1990, 60) qui s’y dessinent et résumées par le syntagme de « morale de catastrophe », qui reviendrait à agir en situation de crise grave du mieux que vous pouvez, selon ce que votre propre conscience vous dicte : « J’estime que celui qui a résisté jusqu’à la limite, parfois physique, de ses forces est quelqu’un de bien. Mais qui peut savoir où se situe exactement cette limite, différente pour chacun de nous ? Chacun sait, au fond de son âme, s’il est allé ou non jusqu’au bout. » (Tănase 1990, 60). On peut penser à l’acte de condamnation officielle du communisme en Roumanie, déclaré en 2006 comme illégal par le chef de l’État de l’époque, qui aura contribué, avec d’autres causes, à la création d’une vraie idéologie anticommuniste, qui continue de produire ses effets dans le 4 La métaphore narrative que Virgil Tănase exploite dans ses romans est ainsi expliquée par l’écrivain : « Une métaphore, c’est quand deux mots dont chacun signifie quelque chose séparément sont réunis pour que, ensemble, ils disent ce que nul ne peut dire tout seul, et ce que nul autre mot ne peut dire [...]. De la même manière, dans la prose, deux histoires (je devrais dire deux "figures narratives") se rassemblent – unifiées grâce à l’habileté de l’auteur (si elle existe) – afin d’exprimer ce que seul un livre, un roman peut exprimer. » (notre traduction) En roumain : « O metaforă e atunci când două cuvinte care înseamnă fiecare ceva sunt împreunate pentru ca laolaltă să spună ceea ce niciunul nu poate spune singur, și ceea ce nici un alt cuvânt nu poate spune [...]. La fel, în proză, două istorii (ar trebui să le numesc două „figuri narative”) se alătură – unite prin îndemânarea autorului (dacă există) – ca să spună ceea ce numai o carte, un roman poate spune ». (Tănase 2019, 37-38).

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