AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 22 l’identité et la dilution des individualités dans un tout homogène sont valorisées, contredit les principes de pluralisme propres à la démocratie libérale. Là se trouve l’aporie des nations. Produits des révolutions, corps des démocraties, elles en contredisent, dans une certaine mesure, les principes mêmes lorsqu’elles veulent jalousement sauvegarder leur bien commun. Faut-il alors se tourner vers l’idée opposée ? Celle qui plaide pour un cosmopolitisme absolu ? Qui déclare les frontières obsolètes ? Qui veut les ouvrir en grand afin que circule l’air de toutes parts, et avec lui les individus et les marchandises ? II. Ouvrir les frontières ? Ce pluralisme sans corps est porté par les cosmopolitistes, les sans- frontiéristes, ceux qui pensent que la démocratie n’est pas bornée par des frontières. Ils se posent les questions suivantes : comment concevoir une démocratie qui ne serait plus contenue dans un carcan territorial ? Comment « dénationaliser » certains droits, comment détacher en quelque sorte les droits humains et les acquis de la démocratie de la nationalité ? Deux courants s’expriment au sein de cette approche qui regarde au-delà des frontières de la souveraineté étatique. L’un est souple, l’autre est radical. Les post-nationalistes « souples » à la Habermas 8 tentent d’inventer une communication entre États-nations attentifs aux principes du libéralisme politique ; les comopolitistes « durs » souhaitent abattre toutes les frontières. Les cosmopolitistes souples plaident pour une communauté de destin politique conforme aux règles de droit, à une éthique politique partagée, à une responsabilité commune du passé comme de l’avenir – Habermas a défendu cette forme de coexistence motivée par un « patriotisme constitutionnel » à la suite de la célèbre querelle des historiens dans les années 1980 9 . Ils puisent généralement leurs arguments chez Kant et dans son Projet de paix perpétuelle (1795), et s’inspirent de ce que le philosophe appelait le « droit cosmopolitique » et le devoir d’hospitalité. Or Kant était davantage un cosmopolite « moral » que politique. Il ne cherchait pas à abattre les frontières mais à bâtir l’équivalent international d’une 8 Voir Jürgen Habermas, L’intégration républicaine. Essais de théorie politique , Paris, Fayard, 1998 ; Après l’État-nation. Une nouvelle constellation politique , Paris, Fayard, 2000. 9 Dans Droit et démocratie. Entre faits et normes , Habermas affirme que la nation prépare la voie à l’État constitutionnel comme ordre politique construit par la volonté du peuple « de manière à ce que les destinataires des normes juridiques puissent en même temps se voir comme les auteurs du droit » (1997, 130).
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