AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 245 d’une liberté de mouvement extériorisante qui lui permet de procéder à une mise à distance par rapport à elle-même, la femme algérienne qu’elle est et de l’héritage culturel qui l’a façonnée en partie, par rapport aussi à l’Algérie. Transcender les Frontières de soi, les frontières de son pays d’origine jusqu’à s’en exiler. En effet, l’écrivaine déclare à propos de l’écriture de son œuvre en français, dans L’Amour, la fantasia , l’un des romans de l’auteur des plus marqués de son empreinte autobiographie 1 , que « parler de soi-même hors de la langue des aïeules, c’est se dévoiler, certes, mais pas seulement pour sortir de l’enfance, pour s’en exiler définitivement. » (Djebar 1995b, 223). Il s’agit d’un franchissement intime que l’écrivaine a pu réaliser au départ avec ses études en langue française. La voix narratrice du même roman explique : « Quand j’étudie ainsi, mon corps s’enroule, retrouve quelle secrète architecture de la cité et jusqu’à sa durée. Quand j’écris et lis en langue étrangère : il voyage, il va et vient dans l’espace subversif, malgré les voisins et les matrones soupçonneuses » (Djebar 1995b, 208). Il est clair que pour Djebar la langue française est associée à une mobilité transgressive des limites, des frontières tant culturelles que spatiales. Elle fait de cette mobilité un thème pivot de son œuvre : mobilité des femmes ou de personnages féminins qui ignorent les interdits locatifs, les tabous sociaux, les frontières temporelles pour se dire, se raconter dans un idiome purement féminin. Cette mobilité permet aux femmes d’aller à la rencontre d’autres femmes dans une ultime tentative de se délivrer de leur mutisme et de leur statut de recluse. Sarah, de la nouvelle « Femmes d’Alger dans leur appartement », met en exergue l’importance de cette rencontre en ces termes : « Je ne vois pour nous aucune autre issue que par cette rencontre : une femme qui parle devant une autre qui regarde, celle qui parle raconte-t-elle l’autre aux yeux dévorants, à la mémoire noire ou décrit-elle sa propre nuit, avec des mots torches et des bougies dont la cire fond trop vite ? » (Djebar 2002, 122) . 1 « Les ouvrages de critiques littéraires universitaires abondent sur l’œuvre d’Assia Djebar en général, et sur l’Amour la Fantasia en particulier, considéré comme son roman le plus abouti. Tous soulignent la portée autobiographique des épisodes liés à l’enfance de la narratrice. Dans le cadre du cluster, l’ensemble du roman est néanmoins susceptible d’être lu dans la perspective de mise en relation des dispositions de l’auteure avec sa production. C’est d’ailleurs à cette lecture globale de l’œuvre qu’invite l’auteure elle-même, même si elle adopte une autre grille de lecture. Elle met en exergue une dimension certes autobiographique du roman, mais bien plus complexe que celle liée aux simples événements de sa vie, en ce que le roman retracerait l’histoire de ses rapports à la langue française : L’Amour, la fantasia constitue donc une entreprise de préparation à l’Autobiographie [...]. Une autobiographie écrite dans la langue de l’étranger représente donc forcément tout d’abord un éclairage de cette langue en soi et en dehors de soi. » (Détrez, 3).
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