AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 247 mouvement des personnages lui détermine une autre configuration comme on peut le constater dans le discours de Sarah, personnage de la nouvelle éponyme du recueil : Sarah rêva à une camaraderie sacrée d’adolescents révoltés et les rues en pentes de quartiers qu’elle aimait le jour lui parurent des corridors menaçants… […] Au moment d’épouser Ali, elle avait longtemps hésité : non parce que Ali, veuf, avait un enfant à élever, non, pour le mariage, tout bonnement… ― Que faites-vous ? Lui avait demandé protocolairement Ali […] ― Je [Sarah] marche toute la journée, avait-elle répondu. Je ne me lasse pas de marcher dehors, savez-vous ? […] Elle l’avait épousé. Ses errances du jour persistaient ; elle gardait leur dessin de cercles vagues […]. Mais elle revenait désormais au même point de départ : ce lit à deux. (Djebar 2002, 93-94) Par cet extrait, nous sommes conduite à dire que cet Alger circonscrit le déplacement du personnage féminin dans les limites de sa structure circulaire dans la mesure où Sarah « erre » dans le sillage d’un centre qui est son appartement où se trouve « ce lit ». Lequel déplacement est dès lors fallacieux puisqu’il s’effectue entre l’espace du dehors, la « rue », et l’espace intérieur « prison (appartement) » où la frontière est abolie. Autrement dit, les deux espaces n’en forment, en fait, qu’un seul : une prison. Alger des nouvelles est ainsi un espace qui fait retour. De la mobilité dans l’espace de la ville/appartement/prison à celui du désert d’Arabie où Djebar retrace la destinée de quelques femmes à partir de la lecture des récits écrits par des historiens des deux ou trois premiers siècles de l’Islam. De cette lecture né le roman Loin de Médine (1991) qui, comme son titre l’indique, revient sur la traversée du Désert par le prophète Mahomet au moment où il reçoit l’ordre divin de quitter la Mecque vers Médine pour poursuive le prêche de la parole de Dieu. À l’image de Hagar/Agar 2 , épouse d’Abraham, chassée au désert avec son fils Ismaël par la jalousie de Sarah, les femmes de Djebar errent, arpentent les dunes du Désert d’Arabie, à la poursuite de Mahomet descendant d’Ismaël et d’Abraham pour s’abreuver des lumières de la nouvelle religion qui vient rendre « la dignité sacrée des femmes » (Clerc 2005, 162). La mobilité dans le désert se superpose ainsi dans Loin de Médine à une irrésistible transcendance mystique au point d’amener l’écrivaine à qualifier ces femmes « d’indomptables rebelles » (Djebar 1991, 37) car elles ont transgressé tous les interdits dans la quête de Dieu. Djebar évoque « ce jour de la révélation, ce jour où à Médine, Dieu fit descendre la parole sur la protection des femmes qui viennent, même 2 Il s’agit des deux transcriptions du nom de la même personne : la femme d’Abraham, mère d’Ismaël.
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