AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 249 part, sur dix jours et neuf nuits, soigneusement datés par l’écrivaine du 12 au 21 mars 1989. D’autre part, elle se déroule dans un cadre spatial dont la qualification et la présentation mettent en exergue toute la singularité de l’écriture de la transfrontalité chez Assia Djebar. En effet, dans Les Nuits de Strasbourg (1997) , la ville citée dans le titre est désignée par la périphrase « nombril de l’Europe » (350) parce qu’il s’agit d’une « ville de passages » (222). S’intéressant aux villes transfrontalières dans les écrits d’Assia Djebar, Wolfgang Asholt affirme que cette ville est celle des « croisements et des déplacements des frontières » (153) ; il rajoute que dans ce roman sont mentionnées [l]es passages des princesses autrichiennes, futures reines ou impératrices de France, que celui des écrivains allemands (Goethe, Büchner, etc.) ou français (de Hugo, Nerval à René Char) que celui, souvent installé dans la durée, des « Français musulmans » venus chercher du travail, mais aussi les passages de pouvoirs politiques, d’une ville déchirée et revendiquée par la France et l’Allemagne. (153) Présentée ainsi, la ville de Strasbourg s’affirme en territoire où s’abolissent les frontières non seulement entre les pays d’Europe mais bien plus encore, entre la France et le Maghreb, entre la France et l’Algérie. Le symbole de cette forme de transfrontalité que nous appellerons « syncrétisme déterritorialisant » s’incarne dans les figures de couples mixtes ou couples « d’anciens ennemies », pour reprendre les termes de Ernestpeter Ruhe (174). Ces couples constituent un « espace interstice », un lieu où les frontières identitaires sont sciemment transgressées. Wolfgang Asholt reconstitue ces couples autour de l’héroïne Theldja par ces lignes : À côté du Strasbourgeois François, elle [Theldja] retrouve d’abord son amie, de jeunesse, Eve, une juive maghrébine qui s’est séparée de son mari et de son enfant marocains et qui est tombée amoureuse de Hans, un Allemand enseignant à l’université de Heidelberg, dont elle a fait connaissance à Rotterdam. Un autre couple d’amis est formé par Irma, fille de parents juifs victimes de la Shoah, et sauvée à son adoption par une femme alsacienne qui la renie entre-temps, et Karl, le fils de pieds noirs alsaciens, vivant depuis des générations en Algérie et rentrés après l’indépendance. S’y ajoute Jacqueline, qui appartient à la bonne famille strasbourgeoise mais dont le père est allemand […] la voisine maghrébine d’Eve, Touma dont le fils Ali […] a été quitté par son épouse qui lui a préféré un Français et dont la fille Aicha a épousé un Alsacien. (155) Chaque couple est lié à une mémoire historique spécifique. Ce qui les caractérise tous c’est leur dédain des frontières qui servent à les enfermer dans cette mémoire et à les identifier à une seule culture. De ce

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