AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 252 Ce diwan impose deux traits figuratifs à l’espace Alger. Le premier est la lumière de « midi » qui met en évidence l’aspect changé de l’espace « métamorphosé ». Ce trait soustrait ainsi cet espace au référent. Le deuxième trait est « la transformation ». Il est sous-tendu par l’énoncé d’état qui expose les qualifications du décor d’Alger. L’énoncé « méandres de rues qui s’incurvent » rappelle la forme en courbe et la complexité du réseau des voies de la ville énoncée déjà, rappelons-le, par Sarah. Les codes picturaux investissent à leur tour l’écriture djebarienne pour donner à voir une spatialité sans contours. L’exemple incontournable en la matière est le recueil de nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement (2002) qui affiche de prime abord son rapport à la peinture de par la reprise intégrale du titre du tableau d’Eugène Delacroix réalisé en 1834 et les variations autour de ce tableau réalisées par Pablo Picasso 1955. En effet, « le texte utilise le code pictural comme médiateur pour enrichir son propre univers esthétique. Aussi l’émergence de la peinture dans l’œuvre […] est-elle médiatisée par une esthétique littéraire. » (Vetter, 207). Différentes techniques picturales inspirées de ces tableaux sont employées par Djebar notamment celle de la représentation de personnages dans des postures statiques avec une mise en scène du corps. On peut lire dans la nouvelle « Les Morts parlent » une séquence narrative de la perception d’Aicha des femmes qui l’entourent immobiles mais dans différents cadres spatiaux. À vrai dire, sous son regard ces cadres se mêlent et se confondent et offrent une scène où la frontière entre la vie et la mort est largement escamotée : Aïcha regarde. Absente […]. Les visiteuses papotent. Lieux successifs où sa mémoire s’ancre, où les mêmes citadines sont encore là, […]. Images fixes, comme arrêtées derrière son regard qui ne bouge pas : lit d’une accouchée exsangue et aux muscles détendus, au côté de laquelle geint le nouveau-né couvert de bénédiction – cadavre d’un fusillé de la veille qu’on a ramené ici, autour duquel se dressent les pleureuses soudain raidies, lèvres entrouvertes sur un cri qui ne se profère pas –, même table basse du café ou du thé à la menthe, avec ces mêmes gâteaux de semoule. (Djebar 2002, 164) Cette scène-image ne manque pas de nous renvoyer, en outre, vers l’expérience cinématographique de l’écrivaine de par la réalisation de deux films La Nouba des femmes du Mont Chenoua et La Zerda et les chants de l’oubli . Les films sillonnant les paysages de son enfance, ils sont pour l’écrivaine, selon Jeanne-Marie Clerc (2006), l’occasion d’une triple rencontre avec les femmes de son pays, avec leur langue, avec l’histoire. Ils lui ont ainsi permis de se réconcilier avec la dichotomie culturelle qui l’écartelait entre son origine arabo-berbère, sa langue maternelle et son éducation occidentale. Djebar déclare à propos du premier film : « [il] m’a

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