AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 256 Introduction Réfractaire à tout essentialisme et à toutes formes de « nomadisme en flèche » (1990, 24), Édouard Glissant préconise l’interaction culturelle, cultive la philosophie de la Relation et promeut la créolisation entre les différents imaginaires de la « totalité-Terre » (1990, 45). Partant, la notion de « frontière » n’aura plus la même signification ; le penseur martiniquais la redéfinit à la lueur de « l’identité comme rhizome, allant à la rencontre d’autres racines » (Glissant 1996a, 23), et la repense en la plaçant sous le signe de l’esthétique d’une nouvelle région du monde : […] dans l’univers rhizomatique les frontières ne sont plus des murs. Ce sont des passages. […] L’humanité, les humains n’ont pas l’appétit du semblable. Ils ont l’appétit du différent. Mais il faut savoir le moment où l’on quitte le semblable pour entrer dans la différence. Et c’est une jouissance infinie. La frontière, il faut la garder non plus comme ce qui protège les semblables et les isole du différent, mais comme ce qui caractérise le semblable et le met en rapport avec un différent. Autrement dit, il faut absolument garder la frontière sans quoi, on deviendra tous pareils les uns aux autres. Le rhizome a des lieux et les lieux sont différents. Les différences des lieux ne les isolent pas, mais les mettent en relation. […] L’éloge de la frontière suppose un privilège pratique de pouvoir les dépasser. C’est le privilège de la relation d’une saveur à l’autre. (Glissant 2018, 110) C’est dans le sens de cette remise en question de la modélisation et dans l’esprit de cette géopoétique qui procède à une coupure épistémologique d’avec la systématisation culturelle et la standardisation critique que Glissant, auteur dont on peut affirmer qu’il marque un tournant dans l’histoire intellectuelle et artistique, s’emploie à « défaire les genres précisément parce que nous sentons que les rôles qui ont été impartis à ces genres dans la littérature occidentale ne conviennent plus pour notre investigation qui n’est pas seulement une investigation du réel, mais qui est aussi une investigation de l’imaginaire, des profondeurs, du non-dit, des interdits » (Glissant 2010, 29-30). Partant, l’écrivain martiniquais, embrassant une nouvelle esthétique des frontières, ne peut souscrire à une rhétorique imposée par les pensées des systèmes colonialistes ou par les systèmes de la propagande impérialiste, comme le précise Glissant dans L’imaginaire des langues : « Parce que la rhétorique de la langue française nous a été imposée et parce qu’on nous a appris la langue française de manière parfaite, excessive et figée. Et cette rhétorique de la langue française qu’on nous a enseignée est un élément négatif supplémentaire ; il a fallu réagir contre. » (2010, 24). Plus précisément, il s’agira pour notre auteur d’une systématique anti-générique, d’une systématique de « contre-genre » (Macé, 87) ou, mieux, d’une antisystématique générique qui se départit de tout

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