AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 264 du Tout-Monde : « Transrhétoriques, dont les usages ne nous sont pas encore connus » (1997e,112). Pour Glissant, l’homme de lettres, l’artiste ou le génie créateur antillais est avant tout un « déparleur » (1993, 544) qui échappe à l’emprise de la systématisation. Ce « déparleur » est à même d’abolir les codifications formelles et de subvertir les canons génériques. Il symbolise ainsi cette transgénérique selon laquelle l’écrivain caribéen entend « refaire le monde » (1997b, 146). Ce fragment repéré dans Tout-Monde (1993) porte un regard particulier sur le pouvoir du créateur qui est en mesure de cumuler un large éventail de compétences transgénériques : L’imaginaire des matières, la terre, le sel, les monts, formait dans sa poésie. Mathieu Béluse pourtant, qui ressemblait au déparleur, c’est-à-dire dans ces riens qui importent tellement, et d’ailleurs vous n’avez pas oublié que Mathieu, déparleur, chroniqueur, romancier, c’était quatre-en-un, sinon davantage lui aurait sans doute argué que seuls les matérialistes, si l’appellation vaut et tient encore, ont le sens du sacré. (407-408) Il importe pour nous, dans ce contexte, de souligner une fois de plus que l’œuvre romanesque de Glissant, s’ordonne autour d’un pacte solide entre l’aspect littéraire d’un côté, et le vecteur historique de l’autre. Dans l’un de ses versants, elle ressortit à une littérature historiographique. C’est dans cette mesure que le penseur martiniquais s’engage, dans Le Discours antillais , à soutenir ce pacte littérature-histoire : L’histoire et la littérature, désencombrées de leurs majuscules et contées dans nos gestes, se rencontrent à nouveau pour proposer, par-delà le désiré historique, le roman de l’implication du Je au Nous, du Je à l’Autre, du Nous au Nous. La Relation dessine en connaissance le cadre de ce nouvel épisode. On me dit que le roman du Nous est impossible à faire, qu’il y faudra toujours l’incarnation des devenirs particuliers. C’est un beau risque à courir. (1981, 153) Dès lors, il faut remarquer, tout en réfléchissant sur cette mouvance transgénérique littéraire, que l’œuvre romanesque glissantienne tient lieu d’épopée caribéenne qui s’attache à transmuer ou à sublimer les affres de la Traite négrière. Il s’agit de transformer l’amertume et les défaites en réussite, en virtuosité littéraire. C’est ainsi que l’écrivain antillais ramène sa création romanesque « au principe de l’épique, à savoir que de la défaite elle-même [se] lève une autre victoire, appelée par le chant » (Glissant 1996, 68). Dans ce sens, on peut lire dans Tout-Monde : « Là où j’étais, dit Thaël, les blessures coulaient en vrac comme de l’eau, et on les acceptait avec bonheur » (Glissant 1993, 69-70). Glissant reconnaît en effet que sa création littéraire, y compris ses romans, est intimement liée à l’art épique, comme il l’a bien montré dans Les entretiens de Baton Rouge : « Le travail
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