AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 265 littéraire, en tout cas le mien, rejoint absolument la préoccupation épique, mais avec un envers » (2008b, 76-7). Sous l’angle de notre problématique, nous nous arrêtons à ce stade sur la question de cette hybridation générique dont s’enrichit l’œuvre romanesque glissantienne en tant qu’elle ne se borne nullement au brassage du roman et de l’épopée, c’est-à-dire en tant qu’elle enclenche une dynamique transgénérique ouverte à d’autres genres et formes littéraires. Il importe ainsi de noter que l’épopée romanesque de Glissant ou son art romanesque épique se trouve sanctionné par la poésie et l’« Art poétique » (1997e, 146), comme l’indique l’auteur en ces termes : « La poésie épique se prête à l’art sommaire du grand spectacle, parce qu’elle cache ses profondeurs sous l’éclat de sa narration » (1999, 55). Partant, le déparleur glissantien devient à la fois historien, griot, romancier et poète. C’est à partir de là qu’on peut lire Tout-Monde , où l’auteur évoque l’idée d’une poétique découlant de cette dynamique transgénérique : « […] l’immobile absolu qui terrifie et sacralise, et Prisca s’était détourné du spectacle de ce néant dehors, il s’était penché vers lui, (lui, lui, était-ce déparleur, romancier, le Mathieu, le chroniqueur, le poète […]) » (1993, 483). Rappelons ici que la poésie occupe une place de choix dans la création de Glissant, qui l’inscrit délibérément sous les auspices de la poétique : « Tout roman important en littérature est une poétique, avant tout une poétique. » (2010, 115), lira-t-on ainsi dans L’imaginaire des langues . D’ailleurs, un bon nombre de personnages dans les romans glissantiens sont, ou bien des poètes, ou bien des êtres férus de poésie, comme en témoigne l’auteur, par la bouche de l’un d’eux dans Ormerod : « Il s’en retourna, nous laissant là avec nos poèmes. » (2003, 201). La poésie s’érige, en quelque sorte, en principe non pas uniquement d’hybridation générique, mais aussi de multilinguisme et de créolisation culturelle. C’est ce que suggère l’auteur dans Tout-Monde : « […] c’est en un pays de terre où les paroles se mélangent sans se confondre ni se perdre, toutes les langues du monde, connues et inconnues, plus étendues que le désert tant innommable ou plus concentrées qu’une graine de roucou, et à la fin un semblant de divinité vous parle, qui est la gueule ouverte de ce que vous appelez poésie. » (1993, 278). C’est ici le lieu de rappeler que l’écrivain est en train d’inaugurer et d’impulser, de façon raisonnée et non moins péremptoire, une esthétique nouvelle où la littérature autant que la conception générique sont, de fond en comble, révolutionnées, comme le souligne le penseur antillais dans Traité du Tout-Monde : « Dans cet état nouveau de littérature, l’ancienne et si féconde division en genres littéraires ne constitue peut-être pas loi. Qu’est-ce que le roman et qu’est-ce que le poème ? Nous ne croyons plus que le récit est la forme naturelle de l’écriture » (1997e, 121).

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