AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 266 Subséquemment, « le roman devient poésie [et la] poésie nous fonde un imaginaire, fragmentaire et totalisant, fragile et agissant. » (1997e, 212), selon la formule pertinente d’Édouard Glissant qui s’attache à faire table rase des frontières génériques et à se passer des repères formels, comme il le recommande dans L’imaginaire des langues : Nous devons « cahoter » dans le sens d’un chaos sur une route, mais aussi d’un chaos, de ce qui est chaotique. Nous devons cahoter tous les genres pour pouvoir exprimer ce que nous voulons exprimer. Et dans ce sens-là, il y a forcément chez nous un dépassement de la convention de la prose, mais aussi un dépassement de la convention de la poésie. La poésie peut être cahoteuse ; la prose peut être rêveuse et verser dans une espèce de tourment, de tournoi, d’ivresse, sans cesser d’être signifiante. Je crois que nous inventons des genres nouveaux dont nous n’avons pas idée maintenant. (2009, 30) Il faut remarquer ici que l’écrivain caribéen s’attache au télescopage de tous les genres littéraires dans sa contre-épopée romanesque, si bien qu’il se décide pour une sorte de théâtralité, comme en témoignent les longs dialogues et conversations des protagonistes dans les romans glissantiens. Ces scènes participent même du dévoilement des vérités historiques dans la fiction romanesque. L’auteur, dans Le Quatrième siècle , se sert beaucoup des dialogues qui s’enchaînent et se répètent entre le tandem Mathieu Béluse-papa Longoué pour faire progresser les actions de la diégèse. Ce passage, repéré dans Tout-Monde , revient particulièrement sur l’importance que revêt la représentation scénique et chorégraphique dans l’esthétique romanesque de Glissant : Théâtre, oui. Mais non pas représentation. La représentation nous a pris bien après. Le délire. Quand nous avons commencé de croire que nous décidons, dirigeons, bâtissons. Conseillers de ceci, techniciens de cela, élus de toujours, et toute cette musique de paraboles pour un pouvoir de rien. Et pas un qui vous dit que le monde est là, là autour. Alors, nous avons bien cru que notre folie de théâtre était partie pour de bon. Mais elle est revenue. (1993, 22-23) Signalons ici que cette théâtralisation de la contre-épopée romanesque de l’écrivain martiniquais contribue à l’avènement de l’identité caribéenne, comme le souligne Glissant dans Le Discours antillais : « Engagés que nous sommes dans un processus de libération, il nous semble que tout peuple à ses débuts fut comme une sorte de peuple nègre. La naissance des peuples (à eux-mêmes) est un fascinant spectacle. Le théâtre qui l’accompagne nous émeut. » (1981, 396). De ce fait, le déparleur antillais et ses personnages sont hantés par l’expression artistique théâtrale, ainsi que l’illustre ce passage de Mahagony :

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=