AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 269 l’expression des communautés et sociétés composites. On citera à titre indicatif l’exemple des Stambali tunisiens, puisé dans Ormerod : Et puisque ces Batoutos semblent garder une prédilection pour la musique, art de l’invisible, et science de l’inapprochable, nous reconnaissons volontiers dans les Stambali , Sumpalls du désert, musiciens noirs de Tunisie craints et respectés du peuple autour d’eux, l’ombre portée de la lumière cité batoutoo, Onkoloo l’inaperçue, qui fut dite aussi la ravine des fers , en souvenir des chaînes qu’Odono s’était jadis laissé imposer par les trafiquants d’esclaves, avant d’être emmenés vers l’occident. (2003, 295-6) Dans cette mouvance de créolisation générique artistique où l’art musical acquiert une importance particulière, le griot ou le déparleur antillais doit être rapproché de l’instrumentiste du jazz qui représente l’une des musiques qui sont apparues à la suite de la Traite, musiques révoltées qui se déchaînaient contre les systèmes esclavagistes, contre la systématisation imposée par les forces coloniales. Ce passage, puisé dans Tout-Monde , évoque divers genres musicaux dont le dénominateur commun n’est que la révolte contre les puissances esclavagistes : Mais nous méditons, quand nous déchiffrons ce Traité du Tout-monde que Mathieu Béluse nous force à lire, et surtout le passage sur la pensée de la trace, toute une théorie, que la trace est ce qui est resté dans la tête dans le corps après la Traite sur les Eaux Immenses, que la trace court entre les bois de la mémoire et les boucans du pays nouveau, que la pensée de la trace est à vif, que la pensée du système au contraire est morte et mortelle, la pensée du système qui nous a tant régis, il faut en finir avec la pensée du système, que la musique est une trace qui se dépasse, le jazz, la biguine, le reggae, la salsa, que la langue créole est une trace qui a jazzé dans les mots français […] (1993, 280) À cet égard, il importe de souligner que cette expression musicale est en pleine synergie avec l’expression orale, constituant à la fois la modalité par le biais de laquelle la communauté antillaise s’était d’abord exprimée et l’une des manières dont elle participe aux imaginaires de la totalité-monde. Glissant soutient cette idée dans Le Discours antillais : « […] pour nous la musique, le geste, la danse sont des modes de la communication, tout aussi importants que l’art de la parole. C’est par cette pratique que nous sommes d’abord sortis des Plantations ; c’est à partir de cette oralité qu’il faut structurer l’expression esthétique de nos cultures » (1981, 462). Le déparleur ou l’artiste martiniquais ne s’érige-t-il pas aussi en peintre par et à travers cette contre-épopée romanesque ? Tel l’homme primitif qui, de retour à son foyer, procédait à la gravure dans la grotte des scènes de chasse qui relatent les épisodes de la capture du gibier, le

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=