AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 270 griot antillais, en peintre cette fois-ci, décrit à plusieurs reprises dans ses romans, les scènes d’embarquement ou de débarquement relatives à la déportation des Noirs lors du voyage transatlantique. On cite comme exemple cette « scène de débarquement » qui évoque sans doute le tableau de Vincent Bioulès, « Le débarquement à Cythère », sans pour autant céder à un quelconque exotisme aliénant. Il s’agit plutôt d’un tableau où le romancier-peintre décrit la sauvagerie des esclavagistes et des Conquistadores. Le tableau dont nous parlons figure dans Ormerod : […] et quand après trois jours ils recomposèrent la scène du débarquement, ayant donc patrouillé aux alentours et s’étant assurés que l’Amiral à cette fois ne serait menacé d’aucune de ces armes primitives, et ils avaient même convoqué un des chefs de ces sauvages, qu’ils avaient raflé au hasard dans les fourrés des environs, pour qu’il fasse allégeance très publiquement – la céré- monie ainsi arrangée fut dessinée à l’encre de zinc en plusieurs versions par l’écrivain de bord du vaisseau amiral, qui était un artiste et un naturaliste, amateur de paysages, il en circula deux copies en Europe qui entrè- rent on le suppose dans les trésors du Vatican, et quelques fausses façons à la cour de trois ou quatre princes obscurs des Flandres ou les Asturies, férus des choses du monde, et il en fut enchâssé un exemple ne varietur dans la cathédrale de Santo Domingo, capitale du nouvel empire – il avait déjà honoré, par des libations sur les arbres impénétrables, le corps de l’homme qu’il avait tué, pour garantir à celui-là un meilleur séjour dans les trois mondes à venir, et pour lui permettre d’assurer sa des- cendance dans les obscurités de ces mondes, et il observa de loin les gestes de croix et d’épée, les étendards plantés dans la terre, les rites de consécration et de prise de possession pratiqués par les nouveaux venus, il grandissait à la dimension de cet arc de terres dont il était ainsi dépossédé, il lamentait son malheur ou il s’éblouissait de son combat, manant arawak réqui- sitionné pour les tâches, de débroussaillage ou étincelant chevalier caraïbe qui refuse de se rendre et se jette du haut d’une falaise sacrée, […] (2003, 54-55) Quoi qu’il en soit, la matière picturale dont est investie la contre- épopée romanesque glissantienne s’oppose à la vision artistique occidentale unidimensionnelle, laquelle fait abstraction des vérités historiques qui concernent l’identité des Noirs transbordés vers l’archipel. Le romancier-peintre discrédite ainsi les clichés colonialistes et annonce le devenir créolisant. Cet extrait, repéré dans Sartorius. Le roman des

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=