AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 27 est une ligne, c’est une ligne épaisse, une ligne qui sépare. Elle sépare des territoires géographiques, et les espaces sociaux et mentaux. Elle sépare le haut et le bas, le « nous » et le « eux », le dedans et le dehors, le sacré et le profane, la gauche et la droite. Les lignes sont partout, mais lorsqu’elles prennent la forme de frontières entre les nations, les États, les pays, ces lignes sont consistantes, lourdes de signification, par leur caractère politique, social, symbolique, épistémique. Politique. Tracer une frontière est un geste souverain. La frontière est réelle, elle existe « phénoménologiquement », c’est une modalité spatiale. Comme le dit Jospeh Carens : « les frontières ont des gardes et les gardes ont des fusils » (2007, 11). Social : « La frontière n’est pas un fait spatial avec des conséquences sociales mais un fait social qui prend une forme spatiale. » (Simmel 1999, 607). Symbolique. La frontière dit quelque chose de l’appartenance à une communauté inscrite dans un territoire et des traditions. Elle dit quelque chose de notre identité. Épistémique enfin : les frontières ordonnent notre monde et le rendent intelligible. Elles distinguent, et en ce sens, elles relèvent d’une activité essentielle de la pensée : distinguer est une activité cognitive universelle. « Les frontières sont des distinctions qui aident à distinguer » comme le dit Gilles Deleuze. Politique, sociale, symbolique, épistémique, la frontière s’impose ainsi comme une nécessité empirique. Mais comment se produisent ces matérialisations ? Que nous apprennent-elles sur nos relations à notre propre communauté politique et aux autres, à ceux qui en sont exclus ? Certaines frontières sont visibles et épaisses (des murs), d’autres sont arbitraires (comme les lignes droites du continent africain dessinées par le colonisateur, négligeant – déjà – le nomadisme des populations), d’autres plus discrètes, fines, presque invisibles. Mais toutes ont pour objectif de séparer, d’interrompre ou de clore les espaces et les territoires. Le tracé – réel, imaginaire ou idéologique – des frontières peut diviser de grandes entités (les États et les nations) ou exprimer le « narcissisme des petites différences », un terme employé par Freud pour expliquer les différences qui surgissent entre individus ou groupes que des tiers considèrent pourtant comme similaires, et qui, en géopolitique, a permis de comprendre les tensions qui naissent entre des régions limitrophes culturellement semblables. La frontière peut solidifier la division entre « nous » et « eux » de manière plus ou moins violente, comme dans le racisme ordinaire ou dans les politiques d’extermination. Elle peut également organiser des passages progressifs, ritualisés qui nouent les générations et les temporalités , comme dans les rites de passage (communion, bar mitsvah, mariage), ou qui engagent l’hospitalité où l’on passe d’un statut social, d’une identité à une autre.

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