AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 28 En bref, les frontières sont le résultat d’activités sociales, elles s’analysent comme un processus continu, et non comme une borne qui préexisterait à nos interactions. Elles ne sont pas toujours fixes et immuables, elles peuvent exclure, mais aussi se négocier, être transgressées. La frontière évolue au gré de notre appréciation commune de ce qui doit être séparé ou, au contraire, noué. Elle n’est pas que séparation, elle est aussi relation . Un lieu proprement politique où l’on figure une norme sociale ou juridique. Là se trouve la limite des lectures mutuellement exclusives de la frontière. Elles manquent d’imagination. Elles s’enferment dans la dialectique peur/ sécurité d’un côté, idéalisme sans-frontiériste de l’autre. Ces lectures ignorent en effet que les frontières sont aussi des « jonctions » qui rassemblent. À la fin du 19 ème siècle, le mathématicien et philosophe Charles Sanders Pierce posait la question suivante : « De quelle couleur est la ligne de démarcation entre une tache noire et un fond blanc ? » 15 . Il voulait ainsi montrer que la zone frontalière est précisément une relation : n’appartenant ni à l’un, ni à l’autre : elle affecte les deux entités concernées. Avec une image saisissante, Georg Simmel exprimait une idée similaire. La frontière, disait-il, peut être comprise tantôt comme un pont, tantôt comme une porte : « séparation et raccordement ne sont que les deux aspects du même acte ». Le pont enjambe, la porte est un seuil entre deux espaces, une « possibilité de frontière » (1909, 168). Ces lectures ignorent ensuite que les frontières sont dynamiques. Elles sont régulièrement redessinées ; elles sont mouvantes à l’image des relations sociales qui se négocient en permanence. Cela est vrai des frontières internes, entre races, classes, ou genres. Cela est vrai aussi des frontières externes : les réfugiés et les migrants emportent leur frontière avec eux – les obstacles entre le passage de leur pays d’origine à leur destination forment une frontière au long cours, « mobile » 16 . Ces lectures ignorent enfin que les frontières peuvent être transgressées : personne n’a jamais empêché un migrant de franchir une frontière, ou la pollution de franchir le Rhin : c’est la fiction des frontières étanches. Si la frontière est, « en même temps », ouverture et fermeture, porte et pont, n’est-elle pas le lieu où pourrait, de manière idéale, 15 Voir Charles Sanders Peirce, « The logic of quantity » in Charles Hartshorn et Paul Weiss (dir.), Collected Papers of Charles Sanders Peirce , vol. IV (1893), Cambridge, Harvard University Press, 1933. 16 Selon l’expression d’Anne-Laure Amilhat Szary, « La frontière mobile », in Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ?, Paris, Presses Universitaires de France, 2015, pp. 13-59.

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