AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 47 Ces superbes statues qui nous ravissent n’ont donc pas de fonction esthétique, elles existent pour servir de réceptacle au « nyama » des morts, c’est-à-dire à l’esprit des ancêtres, à leur énergie vitale qui continue à nourrir les vivants. Vu ce rôle exceptionnel, elles ne peuvent pas être taillées par n’importe qui. Il existe ainsi une classe d’artisans, presqu’une caste, unique dans toute l’Afrique de l’Ouest : celle des forgerons, qui, on l’a déjà vu, sont responsables de la première phase de la révélation. Ils sont exempts des travaux des champs, précisément pour qu’ils fabriquent les statues qui assurent la survie spirituelle et les outils pour la survie physique. Les statues remplissent habituellement deux fonctions : funéraire et thérapeutique, et présentent des caractéristiques qui les singularisent, à savoir des corps allongés, des visages étroits au nez mince et aux yeux protubérants, aux jambes parfois plus courtes que les bras. Mais celles qui frappent le plus sont les représentations androgynes, au sexe et barbe d'homme et aux seins de femme, des statues qui s’étirent en longueur, épousant la courbure du bois qui les abrite. Il arrive que l'épuration soit presqu’absolue. Quand on regarde ces corps aux bras qui se tendent vers le ciel (probablement Nommo exhortant Amma à envoyer la pluie), on s’aperçoit que les détails réalistes manquent et que ces chevaliers doubles (comme les Templiers), ces jumeaux mystérieux, sont à peine figuratifs, comme des allusions et des abstractions, du postmoderne avant la lettre, pour ainsi dire. On aurait cependant tort d’approcher cette statuaire avec une grille de lecture familière, car l’histoire qu’elle raconte est différente, étrange, d’une rare richesse. Il faudrait, au contraire, abandonner tout parti pris, toute forme de contrainte ou prédétermination culturelle pour les entendre nous parler d’Amma, ce dieu qui a créé le monde par la parole, et des jumeaux qui n’en finissent pas de se chercher. Il n’est donc pas étonnant qu’un artiste comme Giacometti en fût fasciné, lui qui avait choisi de s’éloigner d’un art réaliste et académique, faisant la part belle à une représentation totémique, hallucinatoire, respirant une force magique dans chacune des articulations de ses statues filiformes, qui obéissent à une rigueur géométrique, mais simplifiée, schématisée ; ses femmes ont quelque chose d’hiératique, tandis que ses hommes, des hiéroglyphes en marche, rappellent étrangement à la fois les statues Dogon et les profils égyptiens. Quant à Brancusi, c’est un amoureux d’art traditionnel de tous bords, à cette précision près que son travail sur l’idée et la matière perturbe sensiblement les délimitations sémiotiques, et notamment l’opposition abstrait / figuratif, ou fictionnel / référentiel, jouant sur les effets de ressemblance qu’entretient un objet du monde naturel avec sa représentation, et remplaçant les stimuli de perception , qui n’offrent
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