AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 54 en 1996. Marbot respecte avec une telle perfection les traits les plus canoniques des biographies factuelles – sous-titre générique, conventions narratives, iconographie, appareil de citations et de notes, index –, qu’à publication de l’ouvrage Hildesheimer a réussi à le faire accepter comme une biographie factuelle par la critique, qui célébra en la personne de Sir Andrew Marbot un prédécesseur (anglais) méconnu de la théorie freudienne de l’inconscient appliquée à la personnalité des artistes. C’est Hildesheimer lui-même qui révéla après quelques mois que l’auteur qu’il prétendait avoir découvert, n’avait jamais existé et que le livre était une fiction. Les critiques lui en voulurent, l’accusant d’avoir tout fait pour qu’on ne se doute pas qu’il s’agissait d’une fiction, donc, qu’en fait il ne s’agissait pas d’une fiction, mais d’une mystification, d’autant plus efficace qu’avant Marbot Hildesheimer avait publié, dans le même style, une biographie, factuelle celle-là, consacrée à Mozart. Une fois catégorisé comme fiction, l’ouvrage de Hildesheimer s’avère être un exercice de style époustouflant. Mais il constitue aussi une preuve par l’absurde de la non-validité de la thèse selon laquelle la fiction se distinguerait forcément des récits factuels par des traits syntaxiques propres (thèse soutenue notamment par Dorrit Cohn, 2000 ; avant elle par Käte Hamburger, 1986). S’il est vrai que la plupart des fictions peuvent être distinguées des récits factuels par des indices syntaxiques, l’absence de tels indices dans un texte ne prouve, en revanche, pas que celui-ci n’est pas une fiction. Marbot démontre qu’au contraire c’est la connaissance (ou l’ignorance) du cadre pragmatico- générique qui est décisive pour le lecteur. Vu cette importance du cadre pragmatique pour la distinction entre récit véridictionnel et récit de fiction, il est d’autant plus étrange que la façon classique de la penser a été de le faire en termes sémantiques : un récit factuel serait un récit qui a une référence, alors qu’un récit fictionnel se caractériserait par le fait qu’il est dépourvu de référence. La première objection que l’on peut formuler à l’égard des définitions sémantiques de la fiction est le fait qu’un récit factuel peut bien entendu être faux, auquel cas lui non plus n’a pas de référence. Donc l’absence de portée référentielle n’est, de toute manière, pas limitée au récit de fiction, mais caractérise aussi le récit factuel faux. Cela montre bien que la différence entre les deux concerne bien la prétention à la véridictionalité et non pas l’existence effective ou non d’une référence. La définition sémantique permet de distinguer entre une prétention référentielle réussie (« vérité ») et une prétention référentielle ratée (« erreur » ou « mensonge »). Ce qui caractérise la fiction relevant pas de la réussite ou de l’échec de la référence, mais de l’absence de la prétention à avoir une référence, les conditions de réussite et d’échec des actes de langage sont donc totalement dissemblables dans les deux cas.

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