AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 55 On peut exprimer la différence encore d’une autre manière. La question de savoir si un récit ayant des prétentions véridictionnelles rapporte ou ne rapporte pas des événements et actions réelles est une chose qui ne dépend pas de ses prétentions, mais de la constitution du monde. Soit les événements et actes visés par l’acte narratif existent indépendamment de et antérieurement à cet acte, et alors le résultat de cet acte, donc le récit, a une force référentielle ; soit ils n’existent pas indépendamment de et antérieurement à cet acte et alors le récit n’a pas de force référentielle. Autrement dit, la réussite d’un récit du point de vue de sa capacité à faire référence à des personnes, des événements et des actions dépend uniquement de la constitution du monde et non pas de la visée référentielle ou pas de l’acte narratif. Une conséquence de ceci au niveau de la fiction est que son statut pragmatique est indépendant de la valeur référentielle effective de ses énoncés. En particulier, certains des énoncés d’un récit de fiction peuvent fort bien avoir une valeur référentielle : même dans une fiction, le nom « Paris » désigne la ville réelle de Paris. Aristote 1 déjà avait noté que rien n’interdisait à la fiction de représenter des faits historiques, et que le faire ne mettait pas en cause son statut « mimétique ». La raison qu’il invoquait était que la fonction des matériaux historiques dans la représentation mimétique ne résidait pas dans leur référence singulière, donc dans leur vérité factuelle, mais dans le fait que ce qu’elles racontaient était par ailleurs aussi vraisemblable, possible ou nécessaire (qui constituent les trois possibilités de valeur épistémique d’un énoncé de fiction, selon le philosophe). Il existe donc une asymétrie fondamentale entre la narration factuelle, d’un côté, la narration fictionnelle de l’autre. Elle réside dans le fait que la réussite d’un récit factuel est directement proportionnelle à sa capacité de remplir les conditions de satisfaction de sa fonction référentielle, alors que tel n’est pas le cas de la réussite d’une narration fictionnelle : selon les cas elle peut ou elle ne peut pas remplir ces conditions, mais même lorsqu’elle le fait, cela n’en fait pas un acte vérifonctionnel, parce qu’elle n’élève aucune prétention de ce type. Le couple narration factuelle – narration fictionnelle est donc un couple mal assorti : c’est le monde qui décide de la réussite d’une narration factuelle, puisqu’elle est réussie si le monde est comme elle le dit, alors que c’est l’intention pragmatique de l’auteur (ou éventuellement du lecteur) qui décide si un récit remplit les conditions de félicité de la fiction. 1 La version utilisée pour notre conférence est Aristote, La Poétique , traduction française faite par Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris, Éditions du Seuil, 1980.

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