AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 56 2. Fait et fiction : une frontière perméable La distinction analytique entre le récit factuel – donc un récit qui peut être vrai, erroné ou mensonger – et le récit de fiction – donc un récit qui par stipulation pragmatique neutralise toute prétention vérifonctionnelle – est donc une distinction claire et non ambigüe. Mais comme toutes les distinctions analytiques tranchées, elle a une fonction idéal-typique plutôt qu’elle ne décrit de façon fidèle les situations réelles. Comme en témoigne entre autres le cas de Marbot , dans la réalité entre fiction et récits référentiels n’est pas étanche. En réalité, il faut aller plus loin : il ne saurait y avoir de frontière étanche entre les deux parce que, pour qu’une telle frontière pût exister, notre esprit devrait contenir deux ensembles de matériaux représentationnels différents, les uns référentiels, les autres fictionnels. Mais ceci est une vision psychologiquement irréaliste du statut des représentations mentales. C’est à David Hume qu’on doit la défense la plus célèbre de l’unicité des représentations mentales. Selon lui tout ce que nous concevons (conceive) , nous le concevons comme existant : « Réfléchir simplement à une chose et y réfléchir comme à une chose existante ne diffèrent en rien […] Tout ce que nous concevons, nous le concevons comme existant. Toute idée qu’il nous plaît de former est l’idée d’un être et l’idée d’un être est n’importe laquelle des idées qu’il nous plaît de former. » (1983, 123). Cela est dû au statut même des représentations : ce qui fait d’une représentation une représentation est le fait qu’elle a un contenu intentionnel, autrement dit qu’elle fait signe vers quelque chose qui n’est pas elle. Il n’existe donc pas des représentations qui auraient un contenu intentionnel et d’autres qui en seraient dépourvues. Les représentations forment un continuum, et c’est pour cela qu’il ne saurait exister de frontière étanche entre fait et fiction. Qu’est-ce qui distingue alors une représentation que nous considérons comme véridique d’une représentation que nous considérons comme fictionnelle ? La réponse de Hume est connue : la différence réside dans notre mode d’adhésion au contenu intentionnel, donc à ce qui est représenté. La spécificité de la fiction ne réside pas dans la non- référentialité des représentations, mais dans le fait que notre mode d’adhésion ne relève pas du mode de la croyance . Hume a soutenu ainsi que le même récit qui, lu comme discours historique, donne naissance à des croyances (vraies ou fausses), n’agit pas de la sorte lorsqu’il est lu comme une « romance ». Le passage de la fiction à la factualité et inversement dépend de la force des représentations, qui elle-même dépend du caractère de leurs liens avec notre réseau représentationnel total. Que j’écrive ou que je lise une biographie ou au contraire un roman, dans les deux cas ce que j’écris ou lis s’incarne dans un univers représentationnel mental qui est structuré de la même façon. Ainsi, qu’elle figure dans un texte référentiel
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