AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 57 ou dans une fiction, la phrase « Il se leva, sortit et ferma la porte derrière lui. » est interprétée et comprise de la même façon. Son contenu intentionnel est le même dans les deux cas. Ce qui diffère, c’est le rôle que la phrase va jouer dans les croyances que j’entretiens concernant la réalité : si je la lis comme une phrase factuelle, elle va enrichir mes croyances concernant la personne dont il est question ; ce ne sera pas le cas si je la lis comme une fiction. Contrairement aux propositions à prétention véridictionnelle, la fiction artistique ne devient pas l’objet d’une croyance, ce qui revient à dire que nous nous en servons autrement que nous ne le ferions d’une croyance. Dès lors, on voit que la différence entre les deux modes existe bien, mais qu’elle se situe au niveau de ce que nous en faisons, de leur destin ultérieur, et non au niveau des contenus représentationnels eux-mêmes. En fait les passages entre représentations fictionnelles et représentations factuelles sont indispensables pour le fonctionnement des deux domaines. Cette nécessité d’une perméabilité a été étudiée, dès les années 1990, par les chercheurs en intelligence artificielle se proposant de construire des modélisations de la production et compréhension des fictions. Ainsi dans « Cognition and Fiction » William Rapaport et Stuart Shapiro (1995) notent que les conditions qu’il faut remplir pour comprendre une fiction semblent relever d’un « double-bind ». D’une part, le récepteur « doit être à même de construire une représentation de l’information présentée dans le récit et de la tenir séparée de sa connaissance d’arrière-fond concernant le monde. » (108). Mais en même temps, il doit être capable (a) de faire « migrer » dans son modèle du monde fictionnel des informations provenant de ses croyances antérieures concernant le monde réel, et aussi (b) de faire transiter certaines informations provenant du monde du récit de fiction dans la base de données de ses croyances concernant le monde réel. Ils en concluent que les deux sous-espaces mentaux doivent être séparés par une « membrane semi-perméable » (108). Le premier type de migrations, celui du monde réel dans la fiction, est en fait très commun, bien qu’il passe, en général, inaperçu. Toute fiction intègre d’innombrables croyances concernant le monde réel. Si elle ne le faisait pas, nous ne pourrions pas la comprendre, car notre compréhension des situations, événements, actions et interactions est empruntée majoritairement à notre vie réelle et nous n’avons pas d’autres schémas à notre disposition. La distance séparant le monde fictionnel du monde réel ne peut donc pas dépasser certaines limites. C’est un problème que rencontrent les romans fantastiques qui doivent négocier toujours entre leur volonté de construire des univers hétérotopiques et l’impossibilité de s’éloigner trop des topoï du monde réel, s’ils ne veulent pas devenir incompréhensibles.
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