AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 58 Mais si les types d’entités, d’actions, d’événements, de sentiments, d’idées, etc., qui sont représentés sont communs pour une part non négligeable au monde réel et aux univers de fiction, cela implique que les univers de fiction sont susceptibles de nous transmettre des informations factuelles que nous pourrions par ailleurs trouver dans des récits factuels. Innombrables sont ainsi les romans (français ou étrangers) qui permettent d’acquérir des informations fiables sur Paris, sur tel ou tel de ses quartiers, sur la situation des gares, etc. Simplement, comme dirait Hume, dès lors que je lis le récit en question comme un roman, mes représentations ne se cristalliseront pas en croyance, même celles qui pourtant remplissent toutes les conditions de croyances vraies. Cependant il existe des genres fictionnels dans lesquels les informations issues du monde réel jouent non seulement un rôle de facilitation de compréhension et d’immersion, mais un rôle structurant. C’est le cas des romans historiques, mais aussi, bien que d’une manière un peu différente, des autofictions. Les deux genres sont fondés sur un contrat générique selon lequel l’univers narratif enjambe la frontière entre fiction et fait : le roman historique s’installe des deux côtés à la fois. Rapaport et Shapiro donnent l’exemple (fictif) d’un roman historique consacré à Lincoln. Un tel roman contiendra fatalement un nombre important d’informations sur le président qui, dans l’absolu, ont une valeur référentielle, par exemple l’information que Lincoln est né tel jour à tel endroit, ou encore qu’il a eu un entretien avec le général Grant tel ou tel jour en 1860. Il est important pour la réussite de tout roman historique que le lecteur sache lui aussi que ces informations sont véridiques, et qu’il est censé les traiter comme telles c’est-à-dire y adhère sur le mode de la croyance, car c’est précisément cette condition qui fait du roman historique un roman historique . D’autres assertions avancées dans le cadre de la fiction seront, comme de nombreux énoncés historiques, des interprétations plausibles, par exemple de la vie intérieure de Lincoln ou d’autres personnages historiques interagissant avec lui, donc pouvant être acceptés comme véridiques par le lecteur, étant donné ce qu’il sait, ou croit savoir, par ailleurs de Lincoln. Certes, le roman, contrairement au récit historique, aura tendance à présenter ces interprétations comme des faits (dans la mesure où les conventions romanesques de l’époque acceptent comme allant de soi que le narrateur a un accès direct aux contenus mentaux de ses personnages) et non pas comme de simples hypothèses. Par ailleurs, les auteurs de romans historiques évitent, en général, d’avancer des éléments fictifs qui risqueraient d’être incompatibles avec les croyances qu’ils supposent être celles du lecteur à propos du personnage historique en question. Le succès jusqu’à aujourd’hui du roman historique est dû, me semble-t-il, en grande partie à cette double force de séduction qui lui vient,

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