AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 59 d’un côté, de son ancrage dans le monde du vrai, de l’autre, de la continuité entre ces amorces référentielles et des inventions fictionnelles relevant du plausible ou du vraisemblable, selon Aristote. Ce brouillage des frontières entre le référentiel et le fictif n’a généralement guère de conséquences au niveau de nos croyances, et cela, comme Hume l’avait noté à cause de la force du cadre pragmatique de la fiction. Ainsi un historien, spécialiste des guerres napoléoniennes et ayant lu et apprécié Guerre et Paix , ne l’inclura pas pour autant dans les sources directes de l’histoire de ces guerres. Et un journaliste à qui on demandera un article sur la vie de Napoléon ne citera pas les commentaires de tel ou tel personnage de Guerre et Paix comme des témoignages directs. Certes les deux trouveront peut-être dans le roman de Tolstoï une analyse pleine d’acuité ce qui faisait la force de l’ours russe et la faiblesse de l’aigle corse, mais ce type de vérités ne relève pas d’une référence historique directe. 3. Trafics de contrebande Certains philosophes, inquiets de la perméabilité entre monde référentiel et monde fictionnel illustrée par les romans historiques ont émis une thèse rigoriste : toute migration d’un personnage ou d’une action historiques dans une fiction, fait que son nom propre (ou la description de l’action) perd du même coup toute teneur référentielle. Selon cette thèse, il n’y a pas de lien de co-référentialité entre le nom « Lincoln » dans un récit historique et ce même nom dans une fiction. Il me semble que le prix à payer pour une telle distinction ontologique rigoriste est trop élevé. Elle enlèverait tout leur sel aux fictions historiques, car elles prospèrent précisément grâce à cette équivoque entre fait et fiction. À quoi bon introduire un nomhistorique (par exemple « Lincoln ») et une partie de ses actions dans une fiction, si le lecteur est sommé de lire le texte comme s’il mettait accidentellement en jeu une pure homonymie entre une personne réelle (Napoléon) et un personnage de fiction (« Napoléon ») ? Pourtant l’inquiétude des philosophes confrontés aux récits hybrides n’est pas infondée. Il existe, en réalité, des indications concluantes qui montrent que des éléments fictifs sont susceptibles de parasiter nos croyances factuelles. Dans une série d’expériences la psychologue Elizabeth Marsh (2003) et ses collègues ont ainsi montré que la lecture d’une fiction est capable de faire migrer des représentations fictives dans le champ de nos croyances et de les lier à nos croyances d’origine non fictionnelle. Une partie des résultats étaient conformes aux attentes : des informations véridiques rencontrées pour la première fois dans une fiction et qui renforcent nos connaissances factuelles préalables sont agrégées à nos croyances. Mais les expériences montraient aussi qu’il en va de même de certaines informations factuellement fausses, et ce
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