AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 76 beckettiennes, pourrait incarner ce « passeur » entre les registres, du tragique au comique. Ce sera l’objet de notre premier point. Mais cette transgression se généralise. L’expression, désormais célèbre d’Anouilh, décrit En attendant Godot comme « le sketch des Pensées de Pascal par les Fratellini » (IMEC, Anouilh, 97). Au-delà de la formule, il faut surtout se saisir de cette « interdramaticité » constante, chez Beckett, entre le cirque et le théâtre. L’enjeu de notre deuxième point sera de montrer comment Beckett fait bouger les lignes, pas seulement vers le cirque, mais comment il est capable de franchir les frontières de l’écriture dramatique pour parvenir à la prose poétique, ou, de façon plus inattendue… aux mathématiques. Cette esthétique de la transgression, chez Beckett, assure une déterritorialisation positive dans la mesure où la transgression en question convertit la différence en diversité salutaire. Notre dernier point permettra de montrer que pour toutes les raisons que nous avons évoquées, il est inconcevable de penser le théâtre beckettien sur le seul terrain de l’élitisme, terrain qui semble minutieusement borné par une partie de la critique. 1. Le clown beckettien comme passeur Une part non négligeable de la critique beckettienne voit très tôt, dans les personnages dramatiques de Samuel Beckett, l’incarnation d’une forme de nihilisme, l’expression de l’absurdité de l’existence, la déchéance ou la décrépitude. Ces éléments ancrent au premier abord les pièces beckettiennes dans le tragique. Vladimir et Estragon d’ En attendant Godot sont ainsi enfermés dans leur rapport à l’attente (Godot est une terre promise « Ce soir, on couchera peut-être chez lui, au chaud, au sec, le ventre plein, sur la paille ( Godot , 24) » dit Vladimir, mais qui toujours se dérobe : « Il a dit que Godot viendra sûrement demain (24) »), Winnie d’ Oh les beaux jours est enterrée dans un mamelon de sable (d’abord jusqu’au tronc, puis, au mitant de la pièce, jusqu’au cou). L’espace scénique qu’elle habite est très nettement délimité par le monticule au centre duquel elle se trouve. Les personnages de Comédie ont quant à eux un périmètre encore plus réduit puisqu’ils sont enfermés dans des jarres, « le cou étroitement pris dans le goulot ( Comédie , 9) ». La liste n’est pas exhaustive et l’on constate ici que le dramaturge dessine très nettement des frontières : les personnages semblent bloqués. Les déplacements impossibles sont motivés par les impotences des différents personnages : Hamm de Fin de partie est en fauteuil roulant. Il ne peut aller nulle part et tous ses désirs tendent vers un ailleurs rêvé : ne dit-il pas à Clov « Va voir dehors », « Et là qu’il y a-t-il ? », « Regarde au loin ! » ? Hamm éprouve alors la nécessité du « lointain ». Mais, comme pour d’autres

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