AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 77 personnages, les frontières sont pour lui infranchissables. Parfois, le personnage semble néanmoins se complaire dans l’impossible déploiement du corps. C’est en substance ce que dit Winnie lorsqu’elle affirme « Quelle malédiction, la mobilité ! ( Oh les beaux jours , 54) » marquant alors son allégeance au territoire imposé. Mais c’est aussi le personnage de Victor, d’ Eleutheria , qui s’est confiné dans sa chambre, dont le lit est lui-même décrit comme un « lit-cage » et qui refuse d’en sortir. Fixant ses propres frontières, Victor, personnage le plus schopenhauerien de Beckett, fait en sorte que celles-ci ne soient pas franchissables par d’autres. Condamnant toute intrusion, il montre ainsi qu’il renonce au monde comme volonté en tant que « vouloir-vivre », en « ne pas bougeant, ne pas pensant, ne pas rêvant, ne pas parlant, ne pas écoutant, ne pas percevant, ne pas sachant, ne pas voulant, ne pas pouvant, et ainsi de suite. » ( Eleutheria , 147). Pour autant, les personnages beckettiens sont ambivalents. On ne saurait les réduire à leur expression tragique dans la mesure où ils apparaissent bien souvent comme des clowns. C’est précisément cette analogie qui permet d’assurer une conversion du pire en rire et qui marque le passage d’une rive à l’autre. Le clown, passeur beckettien ? Sans aucun doute. C’est par lui que l’on peut, en funambule, osciller entre le tragique et le comique, le grotesque et le sublime. Le clown est, par excellence, un personnage de la frontière : être à part, à l’instar du vieux saltimbanque baudelairien, étrange et étranger, victime expiatoire ou bouc-émissaire, au sens où l’entend René Girard, il incarne tous les désirs de transgression et circule de la piste à la vie, de l’imaginaire au réel, mettant dos à dos norme et marginalité. Les personnages beckettiens sont faits du même bois. Le clown ignore la frontière parce qu’il est sans territoire. Nomade par essence, il marque le perpétuel déplacement. Déplacement géographique : il change de lieu régulièrement, d’une ville à l’autre. Déplacement symbolique : il est toujours en périphérie des normes, en marge. Le personnage beckettien est son double. Cela est évidemment sensible dans Godot, et concerne les quatre personnages. Vladimir et Estragon dorment n’importe où (« Où as-tu passé la nuit ? » ( Godot , 81), demande Vladimir au début de l’acte II), ils n’ont pas de véritable toit. Lucky et Pozzo arrivent avec une énorme valise d’on ne sait où. « Ainsi nous avons toujours vécu parmi les malles, les valises, sans qu’il fût jamais question de s’installer quelque part. » (Jacob, 140), rapporte François Fratellini dans ses souvenirs. Le clown est donc socialement l’étranger, par excellence. Mais sur la piste, il est aussi celui qui arrive toujours par hasard et qui semble venu d’ailleurs. Toutes les entrées clownesques commencent selon un schéma identique « Tiens, qu’est-ce que tu fais

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