AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 78 là ? » C’est aussi ce qui ouvre certains dialogues beckettiens : « Alors te revoilà ? » ( Godot , 9), dit Estragon. On semble ne jamais l’attendre. Il marque l’intrusion dans une zone jusqu’alors protégée et va provoquer l’instabilité en jouant avec les lignes du conformisme. Mais le pitre beckettien, à l’image du clown, figure aussi l’étrange : la frontière est alors symboliquement marquée par une rupture avec la norme, par une volonté de transgression, par une marginalité affichée. « Je relève d’ailleurs que, pour tous les enfants qui m’ont vu, j’ai toujours été "le vilain". Combien de fois ne les ai-je pas vus me montrer du doigt en me désignant ainsi ? » (Jacob, 145), écrit François Fratellini. Les clowns portent les stigmates de leur statut : celui d’une vie qui se joue sur la piste à contre-courant des conventions et des logiques établies, mais aussi qui se réalise en dehors du cercle, dans l’espace social, et qui rappelle, par le nomadisme et la vieillesse, les éléments qui fondent leur existence. Les pathologies physiques sont chez Beckett particulièrement marquées pour souligner cette étrangeté : Estragon et Vladimir ont des difficultés pour marcher ou pour uriner, Hamm est en fauteuil roulant, Willie ne peut que ramper, A et B de la pièce Fragments de théâtre sont respectivement aveugle et paralytique. Si au cirque, l’impotence travaillée des clowns est ce qui suscite surtout le comique, chez Beckett, les défigurations plus marquées mettent en relief une certaine inquiétante étrangeté qui peut, elle aussi, être porteuse de comique. Le principe de la frontière est un enjeu important. En effet, les personnages semblent se trouver à la lisière de leur propre corps. Le corps amuse parce qu’il est ridicule, parce qu’il est grotesque. Pour Jean Starobinski : « Inessentiel, contingent, le corps fait son jeu à part ; il aurait dû s’effacer, le voici qui réapparaît comme une fatalité ridicule. Le corps a subi une espèce d’exil : un exil et un excès de présence (Starobinski, 55) ». Handicapées, affaiblies, malades, les créatures de Beckett sont l’incarnation de cette déficience physique et cristallisent, comme les clowns de cirque, les désirs d’asservissement. Il n’y a qu’à prendre le personnage de Lucky pour illustrer notre propos : soumis à Pozzo, il exécute à la demande de son maître toute une série de mouvements. Lorsqu’on lui ordonne de parler, il se lance alors dans une tirade qui, si elle semble parfaitement délirante, n’en témoigne pas moins d’un véritable morceau de bravoure. S’est alors opéré un glissement, un passage. Du tragique (Lucky homme-esclave, personnage chétif et pitoyable) au comique (fou qui s’abandonne dans la jargonaphasie), du grotesque au sublime. Le rapprochement avec la figure de l’albatros baudelairien est tentant : déplacé hors de ses frontières, exilé, Lucky correspond à ce que l’on veut qu’il soit, à ce que l’on veut qu’il endosse. Le clown est à son image. Il incarne le bouc émissaire et pourrait devenir par-
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