AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 79 là, une figure maudite, double dégradé de l’artiste lui-même. De fait, le pitre beckettien se fait aussi passeur, capable de changer la boue en or, de faire en sorte que la pesanteur se charge de grâce. 2. Le franchissement des limites génériques Mais l’omniprésence de cette figure clownesque permet un franchissement plus audacieux encore. Au-delà des registres, ce sont les frontières génériques que Beckett fait bouger. Le théâtre beckettien ne saurait être enfermé entre ses quatre murs. C’est un théâtre protéiforme. Si les premières pièces suivent encore un schéma relativement classique, les pièces plus tardives, et notamment les dramaticules, traduisent un essoufflement de la forme dramatique en tant que telle. Même lorsque le théâtre de Beckett ressemble à du théâtre, la structure dramatique est problématique. S’il n’y a pas absence de récit, il y a souvent superposition d’actions qui rend incertaine l’identification d’une action principale, censée être un critère définitoire du genre. Beckett modifie le « schéma » narratif en abolissant l’idée même du « nœud ». La matière narrative des premières pièces se brouille souvent en raison des effets clownesques : successions d’entrées déconnectées les unes des autres, assemblages hétéroclites de sentences, prévalence des aphorismes, rupture de l’illusion théâtrale sont autant d’éléments qui viennent produire un « cafouillage » générique et qui obligent à repenser les frontières de son théâtre. Dès lors, comment délimiter sans limiter l’œuvre dramatique de Beckett ? Pour Jean-Pierre Simart, les pièces beckettiennes possèdent une « structure de spectacle clownesque [qui] permet de percevoir ce caractère comme une transgression qui pervertit la forme théâtrale attendue pour la magnifier (Simart, 2) ». Les dramaticules témoignent d’un véritable brouillage des codes. Beckett désincarcère le théâtre et prévient le spectateur : ceci n’est pas du théâtre . Il semble même faire de la clownerie un outil de destruction du théâtre traditionnel. Le motif du clown est obsédant et permet le franchissement des lignes : les personnages, parce qu’ils fonctionnent par paire, rappellent étrangement le duo que forment l’auguste et le clown blanc. L’un est souvent dominateur, autoritaire, précis, quand l’autre est malhabile, soumis et peureux. Chez Beckett, l’interdépendance brise l’enfermement solipsiste et les personnages font, comme les clowns, l’expérience conjointe de l’échec. Comme au cirque, la réversibilité est toujours de mise et aucun des personnages n’est longtemps cantonné à un territoire, qu’il soit celui de l’échec ou de la victoire, celui du bien ou du mal. Ainsi Pozzo-le tyran devient-il digne de pitié à l’acte II de Godot , parce qu’il se retrouve aveugle. Les allusions répétées (aussi bien dans le geste, par les chutes ou les coups, dans la rhétorique par les dialogues de sourds ou les insultes,

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