AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 80 ou dans le rapport à l’objet devenu objouet ) soulignent à quel point l’on ne peut réduire l’œuvre dramatique beckettienne au seul genre du théâtre. Les figures clownesques produisent également un effet de contamination à toute la sphère circassienne. La référence au mime est sans doute le premier élément qui permet d’attester cette révolution dramatique. Beckett parvient à remodeler le drame contemporain à partir d’une matière ancienne, celle de la pantomime. Deux pièces mettent un scène un personnage muet de bout en bout : Acte sans paroles I et II . Souffle n’indique quant à elle qu’un cri faible et bref, et deux autres sons : une inspiration et une expiration. Est-ce encore du théâtre ? Le jonglage est un autre débordement d’un genre à l’autre. Les personnages effectuent constamment des manipulations qui justifient le pur divertissement, répondant à la définition que Michel Corvin donne du jeu : « une action gratuite, mais organisée, qui procure du plaisir (Corvin, 888) ». Le jonglage permet ainsi aux personnages d’échapper à la conscience de la finitude. Cela est tout à fait perceptible dans les échanges de chapeau entre Vladimir et Estragon : « Estragon prend le chapeau de Vladimir. Vladimir ajuste des deux mains le chapeau de Lucky. Estragon met le chapeau de Vladimir à la place du sien qu’il tend à Vladimir. Vladimir prend le chapeau d’Estragon. Estragon ajuste des deux mains le chapeau de Vladimir. » ( Godot , 101). La porosité du texte et des indications scéniques assure donc la dé- théâtralisation, ou pourrait-on dire, la déterritorialisation. Nous avons changé d’espace : nous ne sommes plus au théâtre, nous sommes clairement au cirque. Le déplacement concerne aussi les arts. Plusieurs pièces apparaissent comme des objets théâtraux non identifiés, en raison de leur porosité avec d’autres arts, d’autres genres littéraires, voire d’autres disciplines. La poésie, tout d’abord. La mise en forme de certaines pièces, comme Solo , permettent de considérer l’hypothèse d’un déplacement générique, où au drame, succèderait le poétique, au verbe, le musical. Pour pasticher la formule de Jean Ricardou, il s’agit plus de l’écriture d’une « ouverture » ou du moins d’une aventure de l’écriture dramatique, qui fait se rejoindre et se compléter poésie et musique. Le personnage du Récitant, seul en scène, livre un monologue. Le texte semble s’écarter alors du théâtre pour n’être qu’une longue prose poétique. Plusieurs phrases reviennent à l’identique, comme pour ponctuer le discours. Nous sommes en présence d’une « étrangeté musicale », comme le souligne Marie-Claude Hubert (1001), que le décor et la lumière viennent souligner d’autant plus. Cette lumière, tour à tour, qui « commence à baisser », puis devient « diffuse » et « éteinte » ( Solo , 29-30), n’est-elle pas l’expression

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