AGAPES FRANCOPHONES 2021
Agapes Francophones 2021 89 l’autre et aussi à ses ressentis par rapport à chaque espace habité. L’autre frontière est beaucoup plus abstraite, se situant au niveau de la subjectivité du texte du roman. Dans la première édition du roman (2020), cette frontière entre le discours et le récit-cadre est d’ailleurs marquée par le caractère des lettres (le discours intérieur de Thésée étant noté en caractères italiques). L’idée de « frontière » s’approfondit tout au long du roman ; au début, le personnage cherche à se libérer des tragédies de sa famille ; il est optimiste et croit qu’en quittant son pays d’origine, il arrivera à oublier son passé, à bénéficier d’« une autre naissance », bref à être moderne. Au moment de son départ vers l’Est, Thésée a une conception tout à fait moderne du corps : il se définit par l’individualisme net, au sens de la délimitation stricte des autres corps, par la rupture avec le communautarisme. Dans les sociétés modernes, le corps représente justement la frontière de l’individu et c’est ce qu’affirme Thésée : « les fantômes, ça n’existe pas, il pense ; il tient à ce que chaque corps ait sa vie, et chaque vie, sa frontière » (TNV, 32). Le franchissement des frontières devient, pour Thésée, une étape obligatoire de chaque existence : chaque individu a le droit de chercher de nouveaux horizons, en s’émancipant de ses liens héréditaires. Au bout de quelques années, Thésée reconnaît son impuissance à guérir les blessures de son passé ; il avait essayé de s’éloigner pour oublier, de partir à l’étranger, en adoptant une nouvelle langue et en s’intégrant dans un nouveau monde, confiné par des frontières et des fleuves, sans que sa vie tourne au mieux. Après cinq ans, aucun changement n’est constaté dans sa condition psychique. Lors de son départ vers l’Est, Thésée est tout optimiste : « je pars pour un pays où nul ne connaît mon nom ; pour mettre un océan de terre entre moi et cette lignée » (TNV, 59). Mais au bout de cinq ans, il ne peut que constater son échec à effacer les traces de son passé, à se libérer du lourd fardeau de son héritage génétique : « les ombres des siens l’ont suivi dans la ville de l’Est ; il a eu beau mettre une langue, des frontières et des fleuves entre lui et sa vie d’avant, rien n’y a fait. » (TNV, 63). Pareillement à l’image du fil, la notion de frontière, devenu défi existentiel, part d’un sens très concret pour aboutir à des sens abstraits. Au début, il y a le tombeau de sa famille, son frère et ses parents, dans un village tout près de la frontière suisse. Ensuite, il y a la grande frontière avec le pays de l’Est : un univers inconnu, auquel il n’avait pas du tout accès pendant l’enfance : « une nouvelle frontière, celle qui dans mon enfance était interdite » (TNV, 27).
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