AGAPES FRANCOPHONES 2021

Agapes Francophones 2021 91 Comme discours tiers, il y a les trois cartons d’archives familiales que Thésée emporte en exil ; au début, il refuse d’y toucher, il n’ouvre que le récit de son arrière-grand-père, Talmaï, au sujet de son fils, Oved, décédé trop tôt, dans son enfance. C’est au moment où il est atteint par une maladie grave qu’il se décide à rouvrir les archives de photos et d’écrits de son enfance et des membres de sa famille. Le corps s’abîme apparemment sans explication : « les médecins qu’il rencontre pour arrêter sa chute ne comprennent rien ; pourquoi cette douleur dans ses tempes, l’inflammation des racines de ses dents, les os du dos ? pourquoi son corps en feu, treize ans après la mort du frère ? » (TNV, 64). Thésée déballe les cartons, regarde les photographies de son enfance, de lui et de son frère, Jérôme, accompagnés par leurs parents. Il commence à tisser l’histoire du mariage de ses parents, Gatsby et Esther, leur origine, la manière dont ils ont fait connaissance, Il y a au moins deux motifs récurrents institués en tant que piliers du texte romanesque : le premier est le mythe ancien de Thésée et l’autre, le « corps-mémoire ». La remontée vers la vérité mythique achève l’avènement d’un monde idéal, où tout fantasme est possible, où les dieux et les hommes, les morts et les vivants partagent le même espace et le même temps universel. D’un autre côté, le « corps-mémoire » consiste en l’enveloppe qui enregistre les coups ancestraux, l’histoire de la famille, les traumas personnels : La matière sait plus que les mots, plus que l’esprit ; en elle, des strates de temps sédimentent ; c’est ce que Thésée devine, il a l’intuition de ce corps-mémoire, où, au-delà de la douleur, quelque chose est à entendre ; il a cette vision des matières qui se fondent en un seul continuum, entre les arbres, les saisons, les cycles des astres, les maladies, les morts ; et s’il a survécu – il veut croire à ça, le frère qui reste –, il pense que c’est pour découvrir où ce corps-mémoire le conduit ; pour accomplir ce travail mal rémunéré qui pourra servir à ceux qui suivront : entendre ce lien profond des vivants avec les disparus et les effets de rétroaction qui frappent ceux qui survivent… (TNV, 138). Thésée avait entendu parler du « corps-mémoire » pour la première fois chez Anselme, un thérapeute spécialiste de médecines intégratives qui compare ses os aux « roches des ancêtres TNV, 152), le corps étant inondé par « l’eau du temps qui coule en lui » (TNV, 152). La fin du roman répète le motif du « corps-mémoire », défini comme « ce continuum matériel qui noue nos vies entre les âges » ; l’écrivain se résigne à la conviction que les hommes sont « d’humbles ignorants face à une matière qui sait infiniment plus que nous » (TNV, 252). En plus du « corps-mémoire », l’image du corps comme « enveloppe » est obstinément répétée au cours du roman, pour

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