AGAPES FRANCOPHONES 2022
Sanda BADESCU Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Canada _____________________________________________________________ ϭϭϬ ethnique se transforme en Amérindien , terme né au XIX e siècle 5 et on arrive plus récemment au terme de Premières Nations 6 , où l’accent est mis sur l’ordre des faits : ce sont elles, les premières à vivre sur le territoire et ainsi le mal encapsulé en Indien est anéanti. Le mot premières se veut positif : lorsqu’on pense à la hiérarchie de rangs dans l’administration (par exemple, le premier ministre) ou à la compétition où le premier est le gagnant et porte les lauriers et cela s’applique aussi dans les découvertes où il est louable d’être le premier à découvrir, à inventer, à implanter quelque chose d’efficace, de positif, avant un autre. 7 Pourtant « premières nations » n’est pas le choix parfait non plus et il se voit détrôné par Autochtones (en anglais, indigenous, qui a suivi First Nations ) qui est plus généralisant et en même temps trop globalisant parce qu’il ferait référence ainsi à tous les Autochtones de la planète, pas seulement à ceux du continent américain. Nous constatons que toutes ces fluctuations dans les termes démontrent unmalaise et une tension difficiles à apaiser. La rectitude politique en histoire, selon Delâge, sert à nier les inégalités du passé, elle résulte de la culpabilité de l’homme blanc (Delâge 2000, 525) et cette culpabilité a des remèdes qui se trouveront dans le langage. C’est ainsi qu’arrivé à l’époque actuelle, le langage se façonne au Canada dans des formules « politically correct » englobant, avant tout discours public et même dans l’espace public/privé de la communication électronique, une phrase qui affirme que nous (cela veut dire tous ceux qui ne sont pas autochtones, ceux de souche canadienne ou des immigrants) nous trouvons sur les territoires non-cédés de tel ou tel peuple autochtone, selon la zone géographique où nous travaillons. Nous mentionnons par exemple à l’Île-du-Prince-Édouard qu’on reconnaît les peuples Mi’kmaq, et en Colombie Britannique on énumère les noms des Tsleil- Waututh, Squamish, Musqueam et Kwikwetlem 8 . Ces formules paraissaient 5 L’explorateur américain John Wesley Powell (1834-1902) serait une des sources à l’origine de ce mot en anglais (https://www.britannica.com/biography/John-Wesley- Powell). On y accorde, comme on voit, un certain droit au lieu, au continent baptisé à l’époque coloniale, dérivé du nom du navigateur florentin Amerigo Vespucci (1454-1512). 6 Denys Delâge dans son article de 2000 emploie le terme premières nations dans son titre en nommant les Amérindiens et les Inuits lorsqu’il s’agit du champ d’intérêt des anthropologues. 7 Sous forme d’anecdote, je rappelle que le besoin de se déclarer les premiers hante la politique. Pendant le communisme sous l’empire de l’Union Soviétique juste après la Deuxième Guerre mondiale, la politique tendait à « embellir » l’histoire ; des inventeurs et des génies ne pouvaient être que soviétiques à une époque où le système totalitaire devait se chanter soi-même les louanges, faute d’autres louanges, véritables. 8 Juste pour rendre compte des nouvelles pratiques dans la communication par courriel au Canada, voici quelques formules censées innocenter l’expéditeur de toute suspicion d’attitude politiquement incorrecte. La signature et l’affiliation académique peuvent être suivies d’énoncés comme « I acknowledge that UPEI is located in Mi’kma’ki, the ancestral and unceded territory of the Mi’kmaq People », ou « I stand in solidarity with the Palestinian people in condemning the ongoing violence and occupation of Indigenous Palestinian land. I also support Black Lives Matter as an international movement exposing and denouncing systemic violence, police brutality, and institutionalized discrimination against minority groups. »
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