AGAPES FRANCOPHONES 2022
Des « anthropophages » ou comment lire Montaigne _____________________________________________________________ ϭϭϭ insuffisantes, fragiles et faibles par rapport à la réalité cruelle passée et présente. Nous comprenons bien qu’en prononçant ou en écrivant la phrase de reconnaissance, il est question des nations à qui la terre, la culture et la vie ont été détruites et qui n’ont sûrement pas invité l’invasion européenne commencée au XV e siècle. Qu’est-ce que cette phrase commençant le discours ou finissant le message écrit atteint comme but sauf la rectitude politique ? Nous nous sentons absous, nous avons obtenu la bénédiction (de qui ? du groupe, sans doute ?) et tout le monde qui écoute ou lit regagne sa conscience tranquille si jamais elle l’a été « non-tranquille » avant. Une affirmation est en principe un groupe de mots sans conséquence réelle. Nous pourrions comprendre le vrai problème une fois que nous aurons lu Montaigne qui, s’il arrivait aujourd’hui à nous entendre, se poserait la question : c’est une initiative positive de reconnaitre que ce n’est pas à nous ce territoire, mais pour passer à l’acte, pour réparer l’injustice sociale, historique, humaine, qu’est-ce que nous avons fait ? 3. Sur Montaigne Représentant humaniste par excellence, Montaigne se montre comme un philosophe qui questionne les lieux communs et pose les problèmes sous de multiples points de vue. Il ébranle le système en place en le soumettant au jugement. Il dénonce la brutalité de la « monstrueuse guerre » « de nature si maligne et ruineuse » (1018); la religion, qui au lieu d’éliminer le vice, l’incite et le nourrit (421) ; l’éducation des enfants bâtie sur la violence et la force (165); la contrainte des régimes médicaux qui altère et abîme la santé (745). Ce sont quelques aspects où Montaigne se révolte contre les avis communs que l’humain accepte et digère sans examen. L’essayiste veut formuler un jugement pertinent et impartial et il atteint son but en comptant sur son expérience personnelle, les auteurs classiques, et bien sûr, sa réflexion. Sa démarche au sujet des Autochtones du Brésil s’intègre à cette méthode. Le titre de l’essai de Montaigne, « Des cannibales », ferait froncer quelques sourcils aujourd’hui dans un cours universitaire ou dans un article de presse nord-américain. Cependant, si c’est un mot que Montaigne emploie, c’est en fait pour l’infirmer. Il veut démontrer qu’en fait le cannibalisme 9 , s’il existe, il faut qu’il soit mis en rapport avec d’autres pratiques. « Je ne suis pas marry que nous remerquons l’horreur barbaresque qu’il y a une telle action, mais ouy bien dequoy, jugeans bien de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à deschirer par tourmens et par geénes un corps 9 Le mot apparaît en 1515 ; cannibale est défini comme « individu des peuplades anthropophages des Antilles », « Mangeur de chair humaine » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales/ https://www.cnrtl.fr/ ). Le Petit Robert indique pour l’origine du mot : « espagnol caníbal , arawak caniba , désignant les Caraïbes antillais » (342).
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