AGAPES FRANCOPHONES 2022

Sanda BADESCU Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Canada _____________________________________________________________ ϭϭϮ encore plein de sentiment […] que de le rostir et manger après qu’il est trespassé. » (207-208) 10 Manger la chair humaine serait-ce une pratique blâmable ou amorale si on la compare à la torture, à la blessure ou au tourment infligés (physique ou psychologique) à un vivant ? Manger la chair d’un mort transgresse un tabou, il est vrai, mais alors pourquoi manger un être vivant ne serait-il pas une action tout aussi ou même plus à proscrire ? L’essayiste explique cette réaction par l’ampleur du choc. Le choc de voir un humain tourmenter un autre humain (et nous ne parlons pas ici du cas des animaux, qui serait un tout autre sujet), lui infliger de la peine de façon intentionnée, n’est plus un choc. Rappelons ici que l’histoire européenne est parsemée de guerres et d’actions des plus atroces et on n’a qu’à penser aux guerres de religion et au massacre de la Saint-Barthélemy qui se sont passés durant la vie de Montaigne. Pourtant le choc de voir quelqu’un manger de la chair humaine (et même le mot associé) est nettement supérieur. Et l’ampleur du choc est déterminée par l’habitude ; par exemple, lorsqu’on vit une guerre pendant une période prolongée, on s’y habitue au point de ne plus réagir vivement aux blessures. L’essayiste dénonce le choc éprouvé devant un mot comme cannibale comme un artifice, une construction instaurée par les Européens, incluant les Français, peuple auquel Montaigne appartient. C’est un mot tabou, comme le vocabulaire visant le corps ou les fonctions sexuelles des organes, que Montaigne explique dans « Des vers de Virgile » ; il est ici question du mot « fouteau », un régionalisme pour le hêtre ( beech en anglais, fag en roumain) mais qui est jugé complètement inacceptable par la gouvernante de la jeune fille de Montaigne (834). Nous pouvons dire sans rougir tuer, assassiner , selonMontaigne mais nous nous gardons de prononcer le mot fouteau de peur qu’il renvoie à l’acte sexuel. Si le dernier champ lexical renvoie à une fonction naturelle et acceptable, puisque voilà comment notre espèce se perpétue en fin de compte, le premier autour du meurtre est-il si naturel ? Et en plus est-il acceptable moralement ? 4. Les mots chez Montaigne Le mot « cannibales » ne figure pour cet essai que dans le titre 11 . Dans l’essai intitulé ainsi, les mots barbare et sauvage apparaissent à plusieurs reprises et c’est sur ces mots que Montaigne s’attarde pour en expliquer le 10 Sauf indication contraire, les références au texte de Montaigne viennent de l’essai « Des cannibales » (édition Albert Thibaudet et Maurice Rat, Paris, Gallimard, 1962). 11 Deux autres occurrences du mot cannibale dans l’œuvre de Montaigne : dans l’essai XXVI, tome I « De l’institution des enfans » (« Quand les vignes gelent en mon village, mon prestre en argumente l’ire de Dieu sur la race humaine, et juge que la pepie en tienne des- jà les Cannibales ») et dans l’essai VI, tome III, « Des coches » (« Voilà un exemple de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a que ny en ce lieu là ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouverent les marchandises qu’ils cerchoient, ils ne feirent arrest ny entreprise, quelque autre commodité qu’il y eust, tesmoing mes Cannibales »).

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