AGAPES FRANCOPHONES 2022

Des « anthropophages » ou comment lire Montaigne _____________________________________________________________ ϭϭϯ sens. Si la rectitude politique est à propos de la honte dans certaines occasions, Montaigne nous offre une perspective où, même s’il ne s’agit pas de honte, il est question d’une responsabilité. Il rétablit un équilibre, un point de vue qui avait été poussé à l’extrême sans être questionné. Doué de connaissances approfondies de la culture et de la langue de l’antiquité, le philosophe analyse ces mots en retraçant leur origine. a. Le mot « barbare » Montaigne rappelle la définition du mot barbare de la manière suivante : « les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangieres » (Montaigne 200). Dès le début de l’essai, il nous ramène droit à l’histoire du mot, au moment où il est entré dans l’usage. Barbare signifiant simplement étranger, ne devrait entraîner une connotation ni positive ni négative 12 , c’est ce que les Grecs appelaient tout peuple qui n’était pas grec. La simple différence ne serait pas à condamner. Le philosophe reprend ses réflexions sur la différence entre coutumes et nations dans son Journal de voyage lorsqu’il est confronté directement avec d’autres pays, l’Italie, l’Allemagne et la Suisse d’aujourd’hui, pays ou régions qui présentaient naturellement des différences culturelles. La barbarie, dans le sens de différence, existe et si nous ne voulons pas la voir ou la gérer, nous n’avons qu’à rester chez nous parce que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » (« Des cannibales », 203). Et le philosophe ajoute : « comme de vray il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est tousjours la parfaicte religion, la parfaicte police, perfect et accomply usage de toutes choses » (203). Dès que nous sortons de « chez nous », qui peut être aussi grand qu’un continent ou aussi petit que notre rue ou maison, nous sommes appelés à voir et à comprendre l’Autre. Cependant, l’usage d’un mot cultive des nuances qui finissent par remplacer complètement la signification initiale. Le roi Pyrrhus qui nourrissait l’ambitieux projet d’envahir le sud de l’Italie s’exclama : « Je ne sçais, dit-il, quels barbares sont ceux-ci […], mais la disposition de cette armée que je voye n’est aucunement barbare » (Montaigne 200). Le mot apparait ici sous deux significations; tout d’abord comme étranger, puis dans la négation puisque la disposition n’est pas primitive (dans le sens de mauvaise qualité ou non-désirable). L’essayiste conclut : « Voylà comment il se faut garder de s’atacher aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voye de la raison, non par la voix commune » (200). C’est par la raison qu’il comprend la pensée 12 Dans l’essai « De la vanité », Montaigne reprend le mot barbare dans le contexte de ses voyages; si « barbare » signifie « non-français », alors toutes les autres nations sont certainement barbares: « J’ay honte de voir noz hommes enyvrez de cette sotte humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs: il leur semble estre hors de leur element quand ils sont hors de leur vilage. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les estrangeres. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie, ils festoyent cette avanture: les voylà à se ralier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de meurs barbares qu’ils voient. Pourquoy non barbares, puis qu’elles ne sont françoises? Encore sont-ce les plus habilles qui les ont recogneuës pour en mesdire ». (964)

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