AGAPES FRANCOPHONES 2022
Sanda BADESCU Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Canada _____________________________________________________________ ϭϭϰ avisée, le jugement raisonné et non pas la voix des gens en général, d’une majorité qui reste souvent anonyme, une voix populaire donc vulgaire. Si le p.c. commence à représenter un jour l’opinion de « tout le monde », les opinions courantes, c’est alors le moment de prendre un peu de distance, reculer et se situer au moins dans un endroit neutre, apprécier et formuler, comme Montaigne, des idées engendrées par la raison et par la réflexion. Si le p.c. de l’époque est l’opinion populaire, à savoir que le continent récemment rencontré est habité par des barbares, Montaigne s’éloigne précisément de ce point de vue pour poser les bases d’une réflexion philosophique qui se veut saine et juste. Précisons que Montaigne tâche dans tous ses essais d’émettre des jugements vrais et justes tout en sachant qu’il est subjectif comme tous ses semblables : « Je pense avoir les opinions bonnes et saines; mais qui n’en croit autant des siennes? » (« De la praesumption », 641). Il réussit certes à se positionner comme philosophe conduit par la pensée et par la raison, en colorant son discours d’une certaine modestie : « L’une des meilleures preuves que j’en aye [de mon jugement], c’est le peu d’estime que je fay de moy: car si elles n’eussent esté bien asseurées, elles se fussent aisément laissées piper à l’affection que je me porte » (641). Montaigne veut interpeller certains mots qui ont un sens acquis, des mots qui viennent avec des acceptions toutes faites d’avance et figées (pour ne pas dire fossilisées), et réussit par son analyse à les remettre en question, à les renverser et à les rapprocher de la vérité. Si le pc était une politique dominante et exclusive, elle condamnerait tout ce qui dévierait de ses axes de référence. En d’autres mots, si on appelait pc la tendance générale et dominante de l’époque, du XVI e siècle, c’est-à-dire la tendance à considérer comme inférieures les populations du continent américain, alors Montaigne serait politiquement incorrect. Dans le sens contraire, si on appelait politiquement incorrect la tendance générale, Montaigne se situerait à l’autre pôle, il serait politiquement correct . Montaigne est correct non seulement politiquement mais culturellement, linguistiquement et philosophiquement. Si l’époque de l’humanisme trouvait complètement correct de nommer ces peuples des barbares , Montaigne nous démontre que cette « rectitude » doit être mise en doute. Il n’annule pas la dénomination, il ne la substitue pas à une autre en soutenant que ce mot devrait être banni du vocabulaire. Au contraire de la tendance constatée aujourd’hui, celle d’effacer tout mot jugé offensant et donc inacceptable (par exemple, des mots fortement connotés ou résolument inappropriés, tels « homosexuel » qui sentirait l’hôpital 13 , ou « nègre » qui renvoie à l’esclavagisme et à la servitude 14 , sont de moins en moins utilisés, comme s’ils n’avaient jamais existé), Montaigne embrasse ces mots en allant plus 13 On montrera, par exemple, qu’en deçà de son apparente neutralité, « homosexuel » est directement issu de la taxinomie normative du discours médical de la fin du XIX e siècle. La propreté du mot est celle de l’hôpital : elle a des relents de maladie (Cf. Mangeot 1997). 14 Voir l’article de Anne Chemin, « “Nègre”, ce mot lourd du racisme et des crimes qui l’ont forgé » (2021).
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