AGAPES FRANCOPHONES 2022

Des « anthropophages » ou comment lire Montaigne _____________________________________________________________ ϭϭϱ profondément dans leur signification. Sa raison est donnée par sa réflexion : il comprend que ce n’est pas un effacement d’un mot qui changera la tendance générale et commune, mais une réflexion sur le mot contribuera à ce processus. Le mot est une entité complexe, il a d’abord une définition de dictionnaire, à laquelle il faut toujours retourner dans une première phase, une origine et ensuite, maints emplois et contextes d’usage. Cependant, nous oublions surtout le vrai sens et nous retenons seulement un emploi spécifique à force de l’entendre ou de le voir écrit. Montaigne nous ramène au premier sens (ou au sens primitif ?) de barbare et de sauvage pour s’opposer à une tendance majeure et il sait que lorsqu’on arrive à penser comme une majorité, c’est alors le moment de se questionner. La généralisation a ses avantages et ses dangers et il est probable qu’à l’origine, le pc est né lui aussi comme réaction à une voix générale ou généralisante. Sans être ouvertement politique, à savoir tout en essayant de se soustraire à une politique officielle d’un État ou d’un pays , Montaigne défait une compréhension générale, populaire qui s’avère loin de la vérité. b. Le mot « sauvage » Le mot sauvage est le deuxième mot analysé dans l’essai. Montaigne est d’accord avec le mot mais dans une seule acception: celle que nous employons dans le syntagme « fruits sauvages » c’est-à-dire : « Ils sont sauvages, de mesme que nous appellons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts » (203), sans que l’humain soit intervenu d’une manière artificielle. Il soutient qu’on devrait appeler sauvages plutôt les fruits que nous avonsmodifiés et altérés, dont les vertus se retrouvent « abâtardies » et « accommodées au plaisir de nostre goust corrompu » (203). L’opposition proverbiale culture/nature se voit renversée. Elle se développe dans l’opposition art (ou artifice) versus naturel, produit par la nature, et nous comprenons que l’artifice est celui qui abâtardit et étouffe parce que « [c]e n’est pas raison [légitime] que l’art gaigne le point d’honneur sur nostre grande et puissante mere nature » (203). Montaigne n’a pu jamais faire un voyage en Amérique. Il étudie la façon de vivre des peuples autochtones de deux façons : l’étude des textes publiés par les explorateurs de l’époque et l’expérience de la rencontre qu’il a eue avec des gens natifs d’Amérique qui se sont rendus en France. Le philosophe constate les différences dans leur façon de vivre, manger, de se coucher, de passer le temps et d’exprimer leurs croyances religieuses sans les condamner et il est tout à fait d’accord avec leur loi de punir les faux prophètes et devins: « Mais ces autres qui viennent pipant [nous trompant] des asseurances d’une faculté extraordinaire qui est hors de nostre cognoissance, faut-il pas les punir de ce qu’ils ne maintiennent l’effect de leur promesse, et de la temerité de leur imposture ? » se demande-t-il (Montaigne 207). Sa compréhension profonde et acceptation de l’autre a comme effet l’écroulement de l’opposition sauvage / civilisé qui est déterrée, ébranlée et remise en question. Il dénonce la barbarie et la violence inouïe des Européens qui ont presque anéanti les

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