AGAPES FRANCOPHONES 2022
Sanda BADESCU Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Canada _____________________________________________________________ ϭϭϲ peuples autochtones du Brésil. Dans ces conditions, qui est le sauvage et qui est le « civilisé » ? Si la civilisation européenne apporte quelque chose de positif, les arts et le progrès technologique, le système économique, l’architecture, l’imprimerie, les banques et les bibliothèques parmi d’autres, elle apporte sans doute le côté fortement négatif : elle peut détruire, imposer, étouffer, anéantir. En écrivant cet essai, Montaigne veut se poser dans une situation correcte dans le sens de juste, objective et ce faisant, il se situe lui-même du côté d’une minorité. Il voit dans ces peuples autochtones des êtres humains semblables, faisant partie de la même catégorie que lui, celle des humains tout simplement, et il refuse de s’associer au point de vue du colonisateur 15 . En fin de compte, Montaigne nous met en garde contre les mots, comme sauvage ou primitif qui peuvent camoufler le sens, en émettant un avertissement qui s’applique à toute époque. Nous continuons à avoir de la difficulté à nommer les réalités tant que nous escaladons le sens des mots dérangeants, tel licencier qui est détrôné par réaménager l’entreprise , comme nous l’avons mentionné. c. Le mot « cannibale » Le mot cannibale est le troisième mot que Montaigne déterre et décortique. Le philosophe ne nie pas la cruauté du meurtre et du geste de manger le mort, mais il attire l’attention que l’homme européen ne peut pas s’ériger en juge puisqu’il a aussi ses multiples défauts et insuffisances. À la limite, se servir de la chair, de la charogne, pourrait être excusable (si le geste n’implique pas un meurtre, disons). Mais il ne faut pas perdre de vue que « la trahison, la déloyauté, la tyrannie et la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires habituelles » (208), demeurent de véritables péchés à ne pas négliger ou à anoblir. Autrement dit, nos fautes habituelles sont tellement banales et banalisées que nous ne les voyons plus. La pensée répandue au XVI e siècle était de condamner les coutumes et la culture des peuples autochtones sans les connaître et cette pensée venait d’un regard extérieur qui ne se fondait pas sur une analyse objective. Cependant, Montaigne aborde le point de vue extérieur en sens inverse qui peut aider à remettre les valeurs dans la balance, dans la juste place : comment est-ce que les habitants du « nouveau Monde » voient eux-mêmes les Européens, ces nations qu’ils viennent de rencontrer ? La seule rencontre qui 15 Coloniser n’est pas dans le vocabulaire de Montaigne parce que c’est un mot qui apparaît plus tard dans l’histoire de la langue avec le sens de « occuper, peupler, exploiter un territoire étranger » ou « occuper un lieu en nombre et de façon abusive » (CNTRL). Nous ne manquons pas d’observer qu’une version récente du Petit Robert , de 2020, mentionne juste le sens « peupler de colons ». Aurions-nous affaire à une autre forme du p.c. ? Certes, Montaigne ne débat pas sur le sujet des colonies en général. Au XVI e siècle, le mot disposait d’un autre contexte ; d’une part, on était conscient que la France avait été profondément marquée par la colonisation effectuée par l’Empire romain des siècles précédents et, d’autre part, on redécouvrait les racines latines de la culture de jadis. Montaigne ne fait pas exception.
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