AGAPES FRANCOPHONES 2022
Sanda BADESCU Université de l’Île-du-Prince-Édouard, Canada _____________________________________________________________ ϭϭϴ Montaigne suggère que l’océan séparant les deux continents n’aurait pas existé jadis (ou au moins il aurait eu une dimension beaucoup plus réduite) et que les deux continents auraient été soudés pour former un grand et vaste continent (l’ Europamérique si l’on peut dire). La figure de la brisure, de la division de la terre nous incite à concevoir une unité originelle. Par conséquent, tous les peuples habitant cette grande étendue de terre auraient constitué un seul peuple. Précisons bien cette idée : il ne s’agit pas ici d’une vérité historique ou géographique à confirmer ou à infirmer, ce que nous ne pouvons pas de toute façon, mais c’est une vérité philosophique profonde qui fait comprendre que la théorie de Montaigne crée une image capable de ramener tous les individus, groupes et nations ensemble. Tous ces groupes forment la race humaine et tous ont en commun ceci : la qualité d’être humain. À travers cette figure du déluge, capable de former des mers et des océans, Montaigne nous révèle aussi nos limites d’humain. En tant qu’humains, malgré notre raison et notre capacité d’observer, nous ne pouvons pas percevoir des changements qui durent plus que nos vies restreintes et délimitées dans le temps. Le mouvement constant de la mer, de l’océan, de la rivière même, est très peu ou aucunement perceptible. Il change graduellement et lentement le relief et la géographie des endroits qui mènent à d’autres ordres politiques, sociaux, culturels. Puisque les humains ne sont conscients en général que des changements géographiques compris dans un intervalle de temps réduit, il est impossible d’apprécier l’évolution que la terre a connue pendant des milliers d’années. C’est pourquoi l’essayiste nous invite, par un exercice d’imagination soutenu, par une extrapolation de notre petite vie et modeste expérience, à envisager les transformations d’une durée si importante. Nous sommes donc appelés à imaginer donc que dans une autre ère, les deux continents, américain et européen, auraient fait partie d’un seul et que, par conséquent, un seul peuple l’aurait habité. Conclusion Le langage défini aujourd’hui comme « politiquement correct » évidemment n’existait pas comme tel à l’époque de Montaigne. La formule n’a pas existé non plus pendant des siècles, bien que l’idée de rectitude par rapport à la politique officielle eût toujours existé. Si on pense aux faits et non pas au langage de Montaigne dans les termes d’aujourd’hui, nous comprenons que Montaigne était correct parce qu’il voulait dénoncer une vision erronée mais acceptée et acceptable alors. Selon Levine, Montaigne est le premier penseur qui ait représenté les habitants de l’Amérique d’une manière essentiellement positive (2001, 91). Les essais démontrent justement que la vision sur ces peuples comme différents et étrangers est fausse et incorrecte. Les mots véhiculés comme barbare et sauvage, comprenant donc primitif et non cultivé, sont chargés négativement, et servent de base à un discours agressif et belliqueux impliquant l’obligation de faire « sortir » les peuples autochtones de leur état « primitif » soit en les civilisant, soit ou en les exterminant. Si cette attitude était perçue comme « correcte » surtout politiquement, adoptée par une majorité écrasante, Montaigne était parmi un
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