AGAPES FRANCOPHONES 2022

Gina PUIC Ă Université Ș tefan cel Mare de Suceava, Roumanie _____________________________________________________________ ϭϮϮ 1971, 12, qui parle ici du pouvoir soviétique, mais la remarque peut aisément être étendue à tout régime démocratique), ils se retrouvent souvent à la marge et leurs propos méprisés et détestés, quand ils ne sont pas oblitérés. Je voudrais brièvement m’arrêter dans cet article sur l’œuvre en langue française de Théodore (Theodor) Cazaban, né en Roumanie en 1921 et auto- exilé en France à la fin de l’année 1947. Après de premières tentatives littéraires en tant que poète, publiées dans des revues roumaines, et l’écriture de plusieurs pièces de théâtre également en langue roumaine, au début des années 1940, Cazaban attendra en exil le début des années 1960 pour se remettre à l’écriture. Il opérera à ce moment-là aussi le passage à l’écriture en langue française. De cette période, la plus riche et significative de sa carrière fulgurante d’écrivain, datent notamment deux textes, l’un appartenant au genre romanesque, l’autre au genre dramatique. Le premier, le roman Parages , vit le jour en 1963, chez Gallimard, dans la collection blanche ; le deuxième, la pièce de théâtre, une comédie tragique, Bramboura ou l’Esprit puni , resta à l’état de manuscrit jusqu’en 2020, après la mort de l’écrivain survenue en 2016, quand une édition bilingue, franco-roumaine, fut publiée aux éditions de l’Institut Culturel Roumain, à Bucarest. Ce sont des textes formellement très raffinés, mêlant narration et poésie, humour et désespoir. Ils sont l’œuvre d’un esprit résolument antimoderne et ils montrent l’ambivalence du progrès. Ils pourraient constituer pour le lecteur d’aujourd’hui une nouvelle occasion de réfléchir à ce que signifie l’écriture le plus proprement littéraire et la vraie liberté de pensée. Après ces textes et quelques autres de la même période, considérés aujourd’hui comme perdus, Cazaban ne publie plus rien de significatif. Il y eut seulement, à partir des années 2000, la publication en Roumanie d’un livre d’entretiens, d’un recueil de chroniques et d’essais littéraires, ainsi que d’un livret de poèmes d’Eminescu accompagnés des versions françaises de Cazaban. Revenons à sa période la plus dense sur le plan de la création : le début des années soixante et les deux textes produits à cette époque et parvenus jusqu’à nous, textes qui révèlent Cazaban en tant qu’écrivain de langue française, un écrivain dont j’essaierai de révéler ici le caractère anticonformiste-réactionnaire, anticonformiste parce que réactionnaire. Parages ou l’antimodernité voilée Publié en 1963 chez Gallimard, Parages s’inscrit formellement à la perfection dans la mouvance du Nouveau Roumain français, même si l’auteur n’a pas fréquenté les milieux en question. Le début des années 1960 ne représente pas seulement l’âge d’or du Nouveau Roman, et plus largement des nouvelles écritures, c’est aussi pour la société occidentale, française en l’occurrence, la période de l’avènement massif de la « culture de masse », propagée par l’audio-visuel, cette culture de masse qu’Edgar Morin analysait dès 1962, dans son ouvrage L’Esprit du temps , où il insistait « sur la promotion des valeurs juvéniles et des valeurs féminines, le mythe du bonheur et l’expansion planétaire de cette culture » (Morin 2008, 154). Or,

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