AGAPES FRANCOPHONES 2022
Théodore Cazaban, écrivain très politiquement incorrect. Quelques considérations sur Parages et sur Bramboura ou l’Esprit puni _____________________________________________________________ ϭϮϯ Théodore Cazaban est lui aussi bien sensible à cet air du temps, mais de façon plutôt critique. Dès les toutes premières pages de son roman, le sujet-narrateur, qui est attablé dans un café parisien, se montre excédé par la présence des autres, surtout les jeunes. Lisons le premier paragraphe : « Ils sont de trop, ils sont trop. Tous. Les deux jeunes, par exemple, à ma gauche, en ce moment même où je suis assis, ou bien : depuis que je suis assis, ou bien plutôt : pendant que je m’installe… sans préciser le lieu. Ils sont là et ils me pèsent ; à moi de faire en sorte qu’ils ne soient plus, qu’ils ne soient pas, à moi de m’en défaire. » (Cazaban 1963, 7) Cette succession de phrases, qui semblent constituer autant de corrections de la perspective du narrateur et des sortes de repentirs (ou ratures, n’était l’oralité du discours) de l’écrivain dévoilent plus qu’on ne le pense l’idéologie du narrateur et de l’auteur. Si ces jeunes sont situés à gauche, et que le je qui narre est placé à leur droite, il ne s’agit sans doute pas ici juste d’une question de lieux. Soucieux de prendre « une nécessaire distance », se sachant et se voulant « antipathique » (Cazaban 1963, 7), le sujet-narrateur affirme carrément un peu plus loin sa « désapprobation de la jeunesse […] vu sa nullité » (Cazaban 1963, 9). Le monologue intérieur se poursuit et le sujet lance pour lui-même : « j’ai toujours aimé la jeunesse […] quand elle souffre, évidemment, et non pas quand elle gueule » (Cazaban 1963, 57), « cette jeunesse offensée par l’injustice fondamentale », « par la laideur », « par la comédie », « par la bêtise », « par l’insignifiance » (Cazaban 1963, 57). Cazaban oppose ici à la jeunesse des vieux temps la jeunesse de son propre temps – « jeunesse stupide », que son sujet-narrateur associe « à la classe inférieure et à la standardisation » (Cazaban 1963, 50) – cette même jeunesse qui avait auparavant inquiété Ortega y Gasset, qui la savait capable de réclamer « tous les droits et aucune obligation » (y Gasset 1961, 246). Toujours Ortega y Gasset, dont Cazaban venait sans doute, au moment de la rédaction de Parages , de relire en traduction française (parue en 1961) La révolte des masses , voyait dans cette catégorie de personnes l’exacerbation de « l’homme-masse », en qui le philosophe espagnol voyait cet individu « vidé […] de sa propre histoire, sans entrailles du passé », à qui « manque un ˝ dedans ˝ , une intimité inexorablement, inaliénablement sienne, un moi irrévocable », un individu toujours prêt, au contraire, à « feindre qu’il est ceci ou cela » ― enfin, « l’homme sans la noblesse qui oblige » (y Gasset 1961, 19). S’ensuit immédiatement un souvenir du personnage-narrateur, qui affirme avoir voulu, à une époque un peu plus ancienne de sa vie, lorsqu’il était en révolte contre le système dominant, « composer avec des matériaux divers, hasardeux, une “chronique de l’intolérable” » (Cazaban 1963, 57), où auraient pu trouver place aussi bien « des opinions politiques des experts » et des faits divers atroces (comptes rendus de crimes, suicides de vieux) que
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