AGAPES FRANCOPHONES 2022

Gina PUIC Ă Université Ș tefan cel Mare de Suceava, Roumanie _____________________________________________________________ ϭϮϰ « des images heureuses – pourquoi pas ? – de la vie : la concierge pacifique qui va s’acheter des salsifis, la Nordique qui fait de l’auto-stop, le noir qui danse et la princesse avec le clarinettiste ; et puis les foules avec leur « droit au bonheur », les déjeuners sur l’herbe quand l’Histoire va au pique-nique et les révolutionnaires à la pétanque dans un crépuscule méridional attendri, la sautologie qui est une caractériologie, les images des parades de chars fleuris en Amérique, et des ballets sur glace… pour la splendeur vide me disais-je, pour la visualité, pour la joie complète de la rétine humide, exacte, du public, ou de la majorette, pour la joie, un point c’est tout ! Ah mais !... » (Cazaban 1963, 57- 58) Ces éléments, vraisemblablement tirés plus ou moins au hasard des actualités médiatiques occidentales du tournant des années 1950-1960, sont là pour discrètement signifier le déclin des valeurs de l’esprit et leur remplacement par des valeurs matérielles. Cazaban aurait pu faire sienne la note désabusée de Cioran dans De l’inconvénient d’être né , à savoir que « l’idée de progrès déshonore l’esprit » (Cioran 1995, 1353). Constat pessimiste que partage dans Parages un certain Jean, ami et compatriote exilé du narrateur, que ce dernier évoque à plusieurs reprises, sans qu’il lui donne toujours raison. Néanmoins, l’ironie du sujet n’en est pas moins présente face à ce qui imprègne l’air du temps, ni son exaspération devant la démagogie des bons sentiments dont ses jeunes et moins jeunes contemporains débordent. Ainsi à propos du concept de « vie » (surtout « droit à la vie »), réclamé, affirme le je de Parages , par des « masses montantes et grouillantes », dont « la bonne conscience se situe à mi-chemin entre la lune et la mauvaise foi » (Cazaban 1963, 142-143) : « “La vie ! ” Car voilà le mot lâché ! “C’est la vie !” Les grands mots ! Les gros ! Graves, gras et gros comme des maréchaux ! Voilà l’offense qu’on me jette au visage, la grimace qu’on veut me coller, la grimace écrasée sur mon visage, la limace, la contorsion, la comédie, la singerie, la “vie !”, qui rassure les salauds, les avancés, ces effacés, ces affaissés, ces faussaires, ces falsifiés, ces salsifis, menteurs surtout ces efficaces, avec leurs formules, leurs mots : “L’amour de la vie”, “le droit au bonheur” (mais non ! mais pourquoi “le droit au bonheur ?” Pourquoi ? De quel droit ?). “Le bonheur” est une idée neuve en Europe ! Une idée ! le bonheur… une idée ! En Europe ! Sic ! Et aux Antilles ! Et un droit. Plouf ! le droit des lampistes ! Mme Clamet et Mme Belvoux, Vincent !!!... ou bien : “Sourire à la vie”, “du soleil plein le cœur !”. Debout les mots ! À Aubervilliers, à Sceaux, à Toronto et à Copacabana ! Les mots, les homonymes, les synonymes, dévergondés, grossiers, agglutinés, les scarabées, les Caraïbes, les paronymes, avec leur gros bon sens rouge qui tache, leur consistance, prenez-en donc ! Régalez-vous, pas cher, mesdames !... » (Cazaban 1963, 228) Dans la suite du fragment cité ci-dessus, le narrateur se présente lui- même comme étant « le soldat résistant, le vigile sur les remparts, la vigie, le réactionnaire superbe » (Cazaban 1963, 228-229) et, à ces titres, il émet des critiques sur le monde occidental et colonial. On aura remarqué la verve de l’expression, qui correspond à ce que Antoine Compagnon dénommait « ton », « voix », « accent », ou encore « style » spécifiquement antimoderne,

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=