AGAPES FRANCOPHONES 2022

Théodore Cazaban, écrivain très politiquement incorrect. Quelques considérations sur Parages et sur Bramboura ou l’Esprit puni _____________________________________________________________ ϭϮϱ une« figure de style » qui pourrait s’appeler « vitupération », « imprécation » ou « vocifération » (Compagnon 2005, 137), réponse touchante et littérairement fascinante d’un combattant pour les causes perdues d’avance. Et ajoutait Compagnon (2005, 137) : « L’énergie du désespoir, la vitalité désespérée donnent une éloquence qui peut toucher au sublime. » Ce qui indispose l’écrivain antimoderne, Cazaban en particulier, c’est l’abus de mots creux, coupés des vrais sentiments et érigés à eux seuls en étalon de la morale contemporaine (et le début des années 1960 ne représentent que les lointaines prémices de notre ère de la communication, bien avant l’avènement des réseaux sociaux et tous leurs raccourcis !). Ortega y Gasset, en son temps, s’était lui aussi insurgé contre ce « répertoire d’idées toutes faites » qui commençaient à jaillir de partout, équivalant à une « rafale de tromperie générale » (y Gasset 1961, 154), une rhétorique sans contenu, une appauvrissante pléthore de mots inutiles. Or, une conséquence de l’omniprésence dans le temps présent de ces formes d’expression est pour certains écrivains le silence, dans lequel Théodore Cazaban s’est lui-même quasi-définitivement muré à partir du milieu des années 1960. Bramboura ou l’Esprit puni – l’antimodernité affichée Mais avant de s’installer (assez inconfortablement) dans son long silence de créateur, Cazaban sentit le besoin, après la publication de Parages , de revenir sur certains des thèmes discrètement présents dans son roman, que la formule néo-romanesque l’avait empêché de rendre trop explicites, et d’en grossir quelque peu le trait. Il le fera notamment dans la pièce de théâtre (une comédie tragique en trois actes) Bramboura ou l’Esprit puni , composée en 1964 et publiée posthumément, en 2020, accompagnée de la version roumaine due à Olimpia Coroam ă , traductrice qui offrit aussi deux années auparavant une version roumaine à son unique roman (Cazaban 2018). Dans Bramboura ou l’Esprit puni , en effet, l’expression de la vision antimoderne est beaucoup plus directe, parfois même presque didactique, et la diatribe contre l’Histoire, effleurée dans le roman, est ici très fermement énoncée, s’affirmant comme le grand thème du texte. Au troisième acte, Morsang, le protagoniste, livre une claire explication de sa position à l’encontre de la prétention à un « droit au bonheur », voire carrément à une « histoire heureuse » (p. 106), en lesquels il voit un préjugé 1 . En cause : l’histoire elle-même dont les humains sont les acteurs, faite de mensonges et de massacres, et sur laquelle, lorsqu’il se trouve provoqué, Morsang a envie de cracher, après avoir considéré tout droit à une récompense dans l’histoire comme étant du « bramboura » 2 (c’est-à-dire du non-sens, ou un rien épais 1 Les paragraphes suivants reprennent avec quelques modifications certains passages de mon ouvrage Theodor Cazaban ou La Révolte silencieuse. Un écrivain roumain en exil (Puic ă 2018, 304-305, 315, 316). 2 Ce mot est bien la transcription française de l’adverbe roumain « brambura » (« sans queue ni tête », « à tort et à travers »), un emprunt qui vaut ici une invention, et qui est surtout une présence assez étonnante, étant donné que nulle référence n’est faite dans

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