AGAPES FRANCOPHONES 2022
Gina PUIC Ă Université Ș tefan cel Mare de Suceava, Roumanie _____________________________________________________________ ϭϮϲ de matière, à quoi est réduite pour lui la consistance du monde actuel). Pour nous édifier, un fragment d’une tirade de Morsang : « Aujourd’hui, tout est dans l’histoire ! Même les couvents ! Il n’y a que ça : l’Histoire ! Et on trouve qu’il n’y en a pas assez ! Alors on en fait encore ! On ne fait que ça ! Un peu partout ! Dans la brousse ! Parmi les éléphants ! N’importe qui fait des chichis, voire l’Histoire ! Il y a quatre sous-offs dans le sens de l’Histoire qui s’amènent, au palais de la Présidence, dans leur espèce de capitale et qui, Hegel avec nous, vous zigouillent l’ancien dictateur… un couteau dans le cœur, quatre balles dans le buffet, une bombe dans sa Rolls en or, ou en marbre, sous mes fesses !… Et alors fini… fini le pauvre dictateur. Nous allons faire du neutralisme et un large tour d’horizon… Et un discours de quatre heures… que tout le monde doit prendre au sérieux… étudier, que dis- je ?… Aimer !!! » (Cazaban 2020, 168). L’Histoire est vue par Morsang (et par Cazaban) comme une « mixture », comme « mélasse […] tenace et fourbe », « matière d’hébétude et d’épouvante », « pur événementiel » « barbouillé de rien » et qui vise le rien ! Toute la critique du contemporain contenue dans Bramboura part de ce discrédit violemment marqué à l’encontre de l’Histoire, c’est-à-dire du progrès. Les critiques de la psychanalyse, de la philosophie marxiste retravaillée par Sartre, de la religion trop laïcisée, du féminisme et des masses, du jeunisme, du matérialisme, du colonialisme et de la société de consommation, toutes présentes dans Bramboura , intègrent la critique, plus vaste, de l’Histoire. En face de Morsang, promoteur opiniâtre et désespéré de l’anti-Histoire, le seul dont l’unique obsession soit, à ses propres dépens, l’Esprit, « ce sabotage permanent dans la vie » (Cazaban 2020, 69), il y a tous les autres personnages de la pièce, qui se situent « dans le sens de l’Histoire » (Cazaban 2020, 168) et qui en jubilent. Je n’insisterai pas ici sur toutes les saillies antimodernes de Cazaban dans cette pièce, je voudrais simplement remarquer au passage que la question de la jeunesse est très liée à celle du féminin et qu’elle occupe une place de choix au deuxième acte. Lorsque la Vendeuse de Journaux aborde Morsang, elle vante les « idées nouvelles » (Cazaban 2020, 118), que seuls des jeunes gens seraient à même de proposer. Mais Morsang n’est pas l’homme à se laisser convaincre par une telle conception, inhérente à l’époque contemporaine, où la rupture avec le passé et la tradition est vue comme condition sine qua non du bien public. La jeunesse en soi n’a pas de valeur pour lui, il voit même en cette dernière une vraie « calamité » (Cazaban 2020, 119), dont la seule excuse est qu’elle est éphémère. Cazaban et son protagoniste rencontrent ici l’opinion exprimée auparavant à ce sujet par Ortega y Gasset, qui considérait le fait qu’on ait créé « une plate-forme à la “jeunesse”, et seulement en tant que jeunesse » comme un « phénomène mi-ridicule, mi-scandaleux » de son temps, poursuivant ainsi son idée : cette pièce à la Roumanie, aux Roumains ou encore à la langue roumaine (cette remarque est aussi valable pour son roman).
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