AGAPES FRANCOPHONES 2022
Nicolas FROELIGER Université de Paris, laboratoire CLILLAC-ARP (EA 3967), France _____________________________________________________________ ϭϮ Disons-le d’emblée, la question du politiquement correct ou incorrect en traduction nous plonge dans la plus grande perplexité, ce qui est une excellente manière d’aborder un sujet en traductologie. En effet, même si certains en ont donné une définition rigoureuse, le politiquement correct est un objet flou : difficile à circonscrire, et d’ailleurs affublé de sens et de connotations différentes selon les époques et les lieux. Ainsi, à l’origine, aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce terme renvoyait avant tout à une manière de s’exprimer jugée socialement admissible et respectueuse des minorités. En France, où la structuration de la pensée politique s’est faite contre les communautés et autres corps intermédiaires, il évoquait plutôt l’idée d’un discours politique sans chair, mais aussi celle de jargon, de langue de bois. Le tout premier sens est donc positif en anglais et négatif en français. Et bien sûr, les concepts en question ont évolué avec le temps, dans l’une et l’autre sphères. De plus, la rigueur des définitions n’empêche pas la variabilité des ressentis. La traduction, de son côté, n’est pas en reste dans le registre de l’évanescence, au point que Maria Tymoczko (2005) suggère, pour l’appréhender, de passer par l’idée, empruntée au Wittgenstein tardif, de ressemblances de famille. Comment, alors, se servir de l’un pour mieux comprendre l’autre, et vice versa ? Peut-être le plus raisonnable sera-t-il de partir du concret, c’est-à-dire de procéder par l’exemple. Sachant qu’il y a plusieurs degrés à considérer : traduire le politiquement correct ou incorrect, d’une part, mais aussi traduire de manière politiquement correcte ou incorrecte. Se pose aussi la question de qui traduit. Dans une telle exploration, il faut être bien conscient du risque, à tout moment, de verser dans le hors-sujet, tant le terrain est glissant et les limites indistinctes. Nous tenterons donc d’aller du plus simple au plus complexe, en examinant d’abord ce que les traducteurs font face au politiquement incorrect, à partir de quels paramètres, avant de nous demander ce que l’irruption massive du politiquement correct et incorrect fait à la traductologie, en termes d’actualisation de ses concepts, puis de nous interroger sur la stabilité spatiale et temporelle de ces discours et aux conséquences de l’un et l’autre sur la construction de collectivités de destinataires. 1. Ce que les traducteurs font face au politiquement incorrect Un premier exemple, donc, qui nous procurera la jouissance de manier les gros mots – et d’en parler, avec un feint détachement... Plaisir régressif, certes, mais aussi instructif, voire ludique. Ainsi du frétillement avec lequel s’est emparée la presse étrangère, puis française, d’une phrase du Président français Emmanuel Macron, pas encore officiellement candidat à sa réélection, lors d’une interview au quotidien Le Parisien – Aujourd’hui en France (le 5 janvier 2022) : « J’ai très envie d’emmerder les non-vaccinés. » Rappelons que ce journal s’adresse principalement aux classes populaires et moyennes, censées être plus réceptrices aux paroles, disons, relâchées. Quelles solutions pour restituer cette expression, donc, faisant appel à quelles techniques dans la boîte à outils traductionnelle de divers médias non
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