AGAPES FRANCOPHONES 2022
Faire bouger les lignes : ce que le politiquement (in)correct fait à la traductologie – et réciproquement _____________________________________________________________ ϭϯ francophones 2 ? On trouve tout d’abord, par exemple chez l’Allemand Der Spiegel le verbe ärgern (soit, en gros, tracasser, inquiéter) ou chez Die Welt l’également terne nerven . En espagnol, El Mundo (Espagne) et La Nacion (Argentine) choisissent fastidiar . En d’autres termes, sous-traduction, euphémisme, voire édulcoration. À l’opposé, l’Espagnol El Pais opte pour un jodern nettement plus relevé, tandis que l’Argentin Perfil se décide pour enfadar . Cette fois, nous sommes dans le registre de la surtraduction, peut-être même de la surenchère. Qu’en est-il en anglais ? C’est d’abord Laurence Haïm, journaliste établie aux Etats-Unis et réputée proche du parti de M. Macron, qui ouvre le feu, sur Twitter : « Fuck them! ». Devant les réactions outrées, et pas toujours dénuées d’arrière-pensées politiques en cette année d’élection, ce tweet est rapidement retiré, et justifié ainsi : « Mon intention n’est en aucun cas de choquer. Suite à vos commentaires, Reverso translation ici confirme ma traduction. » Excuse à vrai dire assez médiocre : en quoi la traduction automatique justifierait-elle nos éventuelles bévues ? La chaîne d’information américaine CNN ou le quotidien britannique The Telegraph iront un peu moins loin, avec respectivement « piss off » et «p---» , tandis que le Guardian et la BBC opteront l’un et l’autre pour : « piss them » . Enfin, le très respectable New York Times écrira : « make life miserable » , tandis que le Washington Post fera le choix du discours indirect : [Macron] « pledges to infuriate » . Litote et périphrase, de nouveau, qui ont pour effet de transformer du politiquement incorrect en discours au moins neutre, et hypothétiquement politiquement correct. Outre la sous-traduction ou la surtraduction, la boîte outils de traducteur pourra aussi employer la synecdoque (Lederer 2004), qui permet de choisir l’un des traits sémantiques de l’original : celui qui nous semble le plus convenable dans telle ou telle situation de communication. Comme dirait Ladmiral (2007), « Qu’est-ce que j’accepte de perdre ? » ou éventuellement, qu’est-ce que je choisis de mettre en valeur ? Ainsi, dans les guides touristiques chinois, selon notre collègue Florence Zhang, l’Hôtel des Invalides, institution parisienne créée sous Napoléon pour accueillir les blessés des guerres… napoléoniennes, se dit Ⲱ ⁙攠 , c’est-à-dire, peu ou prou, hôtel de l’armée glorieuse … En d’autres termes, l’armée est forcément glorieuse, même si la guerre produit aussi des invalides. Les interrogations – ou absences d’interrogations – des apprentis traducteurs sont elles aussi révélatrices sur ces questions. Ainsi, il n’est pas rare, depuis quelque temps, de rencontrer des écritures épicènes, des iel , ou autres tentatives pour préserver les sensibilités de ceux dont il est question dans les textes à traduire. Avec, en filigrane, toute la problématique de ce que 2 Nous puisons l’essentiel de ces exemples dans un article du quotidien français Libération (Taburet 2022) et du blog de notre ex-collègue Michel Delarche.
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