AGAPES FRANCOPHONES 2022
Steven Urquhart Université de Lethbridge (Alberta), Canada _____________________________________________________________ ϭϰϬ parfois changer pour ne pas changer, mais il n’a rien voulu savoir » (152). Alors que l’Auteur reste sceptique vis-à-vis des idées que se fait Diane au sujet de l’avenir avec son amant et qu’il prend Jean-Louis en pitié, il maintient que son ami est en grande partie responsable de sa propre dépossession : « Injuste. Il a lancé le mot. Ou c’est moi. Peu importe. Injuste peut-être, mais qui parle de justice ? » (153). Assez ambiguë comme bien d’autres réflexions prononcées par le narrateur, cette prétérition dénonce de biais l’infidélité, mais fait implicitement comprendre que le sort de Jean-Louis, celui de cocu, a souvent été celui des femmes au cours des siècles. Dans le cas de Jean-Louis et de Diane, leur situation fait réfléchir au phénomène des toy boys et présente une vision qui correspond à ce que Gobeil dit à Daniel Coté quand il se nomme « féministe » et suggère que la femme « possède une force capable de s’inscrire dans la durée, [et donc] prend de l’ascendant » (38). En insistant sur la « peur » (161) des hommes dans la deuxième partie du roman, l’Auteur cherche à valider la légitimité de son idée de départ, mais souligne aussi la lâcheté des hommes, voire le besoin pour eux de se ressaisir et d’arrêter de s’apitoyer sur leur sort. Implicite, certes, ce message se dégage de façon indirecte après l’entrevue avec Jean-Louis quand l’Auteur se plaint devant la « fromagerie Boivin » (155) dans la région de son enfance. Nostalgique devant cet endroit qu’il connaissait bien, l’Auteur se trouve sur « le point de pleurer » (157) en raison de sa solitude et de l’échec de son enquête que Jean-Louis abandonne : « Et pourquoi, dès que j’entreprends quelque chose d’important, surgit toujours un élément contraire qui fait que ! » (157). Loin d’être digne de la pitié, l’Auteur relève ici d’une figure plutôt pathétique et produit ainsi l’effet contraire de celui qu’il semble vouloir produire. Sa sensibilité à fleur de peau est effectivement auto-dérisoire et inspire plutôt le dégoût que la compassion. En examinant de près ce passage où l’Auteur doit mettre de l’eau dans son vin alors qu’il pleut, le lecteur constate qu’il s’agit ici de la mise en scène d’une véritable pathetic fallacy , soit d’une sorte de piège destiné non à évoquer la pitié, mais bien le contraire. L’Auteur, qui déplore l’absence d’une chanson comme Blueberry Hill au Québec 22 , incarne le stéréotype de la fausse victime qui doit non seulement arrêter de se plaindre, mais aussi accepter la réalité et qu’il n’a pas raison. Dans cette scène plutôt mielleuse, voire cheesy , l’Auteur offre une image plutôt minable des hommes. Il sape ainsi non seulement la soi-disant force et résilience des hommes, mais aussi la légitimité de son propre point de vue. Fort ironique, cette interprétation du passage est d’ailleurs confirmée par Oliver lorsqu’il déclare à l’Auteur au sujet de Jean-Louis qui nie le rôle 22 Les paroles de la chanson Blueberry Hill , qui font penser à l’abandon de Maria Chapdelaine dans le classique québécois du même nom (Hémon, 1916) situé dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean associée aux bleuets, confirment la nature auto-dérisoire du passage. Le narrateur de la chanson critique la mauvaise foi de sa bien-aimée, « But all of those vows you made were never to be », après avoir jadis profité physiquement d’elle sur une colline, « For you were my thrill ». Le chanteur joue ainsi, tel l’Auteur, le rôle de l’abandonné, souvent associé à la femme après s’être donnée à son partenaire.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=