AGAPES FRANCOPHONES 2022

Un art bienséant : comment l’argument du politiquement correct prescrit les pratiques théâtrales au Québec _____________________________________________________________ ϭϱϭ millénaires comme la « catharsis », tend à faire du théâtre un art engagé. Entre tous, ce dernier point est le plus éloquent, car il montre que la politisation du théâtre dépasse largement l’époque actuelle et imprègne si profondément l’imaginaire du théâtre qu’elle en est venue à s’inscrire dans la définition même de cet art. À ces quatre raisons générales (ou trans- historiques) qui expliquent la politisation du théâtre s’ajoute une cinquième raison ancrée dans l’histoire récente : 5. l’émergence des réseaux sociaux, qui a transformé l’action militante dans la dernière décennie. Plusieurs chercheurs ont réfléchi à cette question en France – on peut penser aux travaux de Carole Talon-Hugon (2009), à ceux d’Isabelle Barbéris (2019) ainsi qu’à ceux d’Olivier Neveux (2019). Ces travaux ont tenté de décrire comment le théâtre est devenu un art « politiquement correct » depuis les années 2000. Ces recherches ont permis de montrer que le théâtre est aujourd’hui assujetti à certaines idéologies (ex. : le féminisme, l’écologisme, l’antiracisme, etc.), et que les créateurs tentent de véhiculer un discours moral dans leurs œuvres. Au Québec, peu de travaux se sont intéressés à cette question, bien que ce phénomène prenne aussi de l’ampleur, comme je l’ai montré en introduction à ce texte. Il apparaît heuristique d’étudier la politisation du théâtre à travers les discours formulés durant les polémiques publiques puisque ce sont des moments où s’énonce un nombre particulièrement élevé de « définitions » – en l’occurrence, de définitions sur le théâtre. Plusieurs personnes ont effectivement pris position durant ces débats (affaires Cantat, SLÀV et Kanata ) tantôt en proposant leur définition de l’art théâtral, tantôt en prescrivant ce que cet art devrait être (ex. : « le théâtre doit produire tel effet », « le metteur en scène doit être libre », etc.). À ce sujet, on observe que, d’une polémique théâtrale à l’autre, des visions, voire des di -visions, du monde sont récurrentes. L’une de idées particulièrement récurrentes durant les débats sur le théâtre est celle d’un « spectateur à édifier ». Contrairement à d’autres arts, comme le cinéma par exemple, le théâtre est rarement conçu hors d’une logique d’édification du spectateur. Le théâtre semble en effet dépositaire de fonctions à proprement parler citoyennes, ce qui explique aussi en partie pourquoi on exige de lui, plus que de tout autre art, d’être engagé dans le vivre-ensemble. Donnons un exemple récent pour rendre compte de manière plus concrète de cette idée. Interdiction de la cigarette sur la scène théâtrale En novembre 2021, un jugement de la cour est tombé interdisant qu’un artiste fume une cigarette (même une fausse cigarette) sur une scène théâtrale au Québec. Trois théâtres ont effectivement été mis à l’amende parce qu’un artiste avait fumé une fausse cigarette sur la scène : « De manière générale, Québec veut lutter contre la banalisation du tabagisme. Le Ministère de la Santé et des Services sociaux et le gouvernement du Québec déploient des sommes importantes chaque année pour prévenir le tabagisme dans la population et sensibiliser les gens aux risques du tabac. Il est donc important

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