AGAPES FRANCOPHONES 2022
Sarah-Louise PELLETIER-MORIN Université du Québec à Montréal, Canada _____________________________________________________________ ϭϱϮ de ne pas banaliser son usage, y compris dans un théâtre », a écrit une porte- parole dans un courriel 6 . Cette décision de la cour est emblématique du mouvement de politisation du théâtre québécois. On pense ici la salle de théâtre comme un espace sécuritaire, un « safe space », un lieu suivant des normes sanitaires, voire une enceinte pédagogique pour les spectateurs. Le spécialiste d’esthétique Olivier Neveux soutient à juste titre dans Contre le théâtre politique (2019) qu’on accorde souvent au théâtre un rôle de « travail social ». Selon l’essayiste, il y aurait deux acceptions du mot « politique » dans l’art. La première acception utilise le mot « politique » au sens plein, fort, du terme ; suivant cette conception, l’art politique permettrait véritablement de transformer le monde, de repenser les formes, alors que la seconde acception de l’« art politique » s’aligne sur l’idéologie dominante en tentant de se conformer à la « politique culturelle ». Il faudrait, selon Neveux, s’inquiéter de l’ubiquité du mot politique pour caractériser les productions théâtrales actuelles : « [i]l s’agit […] de s’enquérir de la présence de la politique dans l’art, non pas à l’aune d’une suspicion mais d’une inquiétude : l’inflation de sa nomination n’est-elle pas inversement proportionnelle aux traces de sa vivacité? » (2019, 12) Ce n’est pas rare qu’on lise des discours similaires sur le théâtre au Québec, c’est-à-dire qu’on sémantise l’art théâtral comme un art didactique, visant à transformer le spectateur, à le rendre plus vertueux. Ceci me conduit à poser la question suivante : que juge-t-on comme politiquement in correct sur les planches aujourd’hui ? Peut-on prévoir quelles seront les polémiques de demain ? Le théâtre de demain Dans les années soixante, diffuser « une musique contenant quelques bruits orgasmiques » sur une scène de théâtre était jugé comme une atteinte aux mœurs et à la morale publique 7 . Désormais, ce sont d’autres thèmes, d’autres enjeux, qui sont perçus comme « malséants » ; ces enjeux sont propres aux valeurs de notre société. Ce qui « provoque » ou « transgresse » les limites du théâtre aujourd’hui, c’est en premier lieu ce qui vient irriter un groupe militant (pensons par exemple aux militants anti- SLÀV ) . Ce sont ces militants qui « écrivent » les pièces de théâtre en réagissant de manière flamboyante aux spectacles, en surveillant les créations ; ce sont eux qui critiquent, interrogent, distinguent l’acceptable de l’inacceptable. Enfin, on peut en venir à la conclusion que, pour trouver l’incubateur d’une polémique, il vaut mieux s’intéresser aux groupes de pression les plus actifs dans une société plutôt qu’au contenu même des œuvres. Dès lors, 6 David Rémillard, « Cigarette au théâtre : l’esprit de la loi vise à protéger les artistes, selon l’INSPQ », 2021 . 7 La pièce Équation pour un homme actuel a été censurée lors de l’expo 1967 à Montréal pour cause d’« indécence ». Voir : Jacques Beauchamp et Michel Vaïs, « L’inexplicable censure d’une pièce de théâtre à Expo 67 », 2021.
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