AGAPES FRANCOPHONES 2022
La réhabilitation des héros oubliés de la colonie dans le roman monénembien : entre autophagie du discours dominant et fracture coloniale _____________________________________________________________ ϭϱϳ I. L’écriture de la saga d’Olivier de Sanderval et d’Addi Bâ dans le roman monénembien Le roi de Kahel (2008) et Le teroriste noir (2012) sont des romans qui connaissent un succès retentissant en France. Le roi de Kahel reçoit le prix Renaudot et Le terroriste noir reçoit quatre prix littéraires en plus d’une adaptation au cinéma sous le titre Nos patriotes 3 . J’ai découvert l’écrivain franco-guinéen Tierno Monénembo grâce à une émission que lui consacrait la chaîne RFI – très suivie en Afrique francophone et au Cameroun particulièrement – après l’obtention du prix Renaudot pour son neuvième roman, Le roi de Kahel . Au cours de ladite émission furent évoqués les aspects positifs de la colonisation que célèbrerait le roman. Pour l’africaniste et la spécialiste des cultures postcoloniales que je suis, une telle approche fut un véritable choc. L’effet qu’eut sur moi cette émission se justifie par le fait que l’écrivain africain est très souvent sommé d’être le porte-parole du peuple, « la voix des sans voix » (Césaire, 1939, 61) et non le scribe de l’oppresseur ou du prince (Fame Ndongo 1998, 316). À la sortie en librairie du roman, Baptiste Liger se demandait déjà si cette œuvre qui célèbre la colonisation selon Sanderval n’allait pas provoquer un scandale : « Au moment où la polémique fait rage autour des bienfaits de la colonisation, voici un livre plus dérangeant. [...] Le roi de Kahel nous interroge sur ce qu’a été et ce qu’aurait pu être la colonisation, dressant le bilan de ses méfaits comme de ses bienfaits. Scandale post-prix en perspective ? » 4 Il est important de souligner que Le roi de Kahel est publié sous la présidence de Nicolas Sarkozy, qui réhabilite le colonialisme dans ses discours et nourrit l’espoir de voir l’enseignement des aspects positifs de la colonisation inscrit dans les programmes scolaires 5 . Ce positionnement idéologique, qui nie les affres de la mission dite civilisatrice de la colonisation, est le fondement d’une politique qualifiée de « fracture coloniale » par des intellectuels français 6 . Le roman monénembien qui célèbre la colonisation d’après Sanderval s’engagerait dans la voie du « politiquement correct » du côté de l’Hexagone, 3 Le terroriste noir est primé par les distinctions suivantes : le Grand Prix du roman métis et le prix Erckmann-Chatrian (2012), le Grand Prix Palatine du roman historique et le prix Ahmadou-Kourouma (2013). Ce roman est adapté au cinéma en 2017 par Gabriel Le Bomin sous le titre Nos patriotes . 4 « La nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, du Maroc, en Tunisie, en Indochine, ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. […] Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. » (Blanchard et al, 2006, 17-18) 5 Dans le documentaire Décolonisations. Du sang et des larmes (2020), réalisé par Pascal Blanchard et David Korn-Bzoza, une jeune dame dont les parents sont d’origine camerounaise dit être choquée d’avoir appris à l’école que la décolonisation au Cameroun s’est faite « de façon pacifique ». 6 Cf. Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (éds.), La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial (2006).
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