AGAPES FRANCOPHONES 2022
Stéphanie Diane TSAKEU MAZAN University of Virginia, États-Unis _____________________________________________________________ ϭϱϴ mais il serait terriblement « incorrect » si on prenait en compte les attentes et les aspirations des peuples martyrisés par le colonialisme du côté du Grand Sud. Faut-il le rappeler, tout écrivain africain qui reçoit un prix littéraire prestigieux ou qui connaît un succès retentissant dans l’Hexagone est souvent à tort ou à raison perçu comme traître, celui qui écrit « sous conditions », si on s’en tient à la logique de l’écrivain franco-camerounais Mongo Beti. Pour ce dernier, les Africains qui écrivent « en pays dominés » 7 et qui sont publiés en France, ont pour public réel le lectorat français. Pour avoir de la visibilité, ces écrivains doivent correspondre aux attentes du consommateur, à savoir verser dans le sensationnel ou mettre en avant le pittoresque. Par ailleurs, c’est Mongo Beti qui déclenche l’une des plus belles et rares querelles littéraires africaines quand il publie, pendant les luttes d’indépendance, l’article « L’enfant noir de Camara Laye » (1954) et, une année plus tard, « Afrique noire, littérature rose » (1955), l’un des textes théoriques incontournables dans les études littéraires africaines. Dans l’essai « Afrique noire, littérature rose », Mongo Beti dresse un état des lieux de la littérature africaine des années 50 et constate que, si la majorité des Occidentaux qui écrivent sur l’Afrique livrent au lectorat français et bourgeois une représentation exotique du continent, leurs confrères africains versent quant à eux soit dans le pittoresque, soit font de l’écriture une arme de libération du continent. Dans l’extrait suivant il présente le profil des écrivains qui choisissent de surfer sur la veine ethnographique et celui de ceux qui font du réalisme leur cheval de bataille : « […] je pensais citer les écrivains africains spécialistes du pittoresque, je viens de m’apercevoir que j’ai en fait cité tous les écrivains africains auxquels le public français et sa critique ont daigné accorder leurs faveurs, depuis une dizaine d’années. [...] L’on devine dès lors qu’une littérature africaine réaliste ne peut être du goût de ces messieurs-dames, car est-il pire risque pour eux que de voir un jour leurs louches opérations dénoncées, démontées, étalées sur des feuilles populaires ? Ils tâcheront donc d’étouffer dans l’œuf toute littérature réaliste africaine. Car, la réalité actuelle de l’Afrique Noire, sa seule réalité profonde, c’est avant tout la colonisation et ses méfaits. » (Beti 1954/2015, 3-4) Néanmoins, la fin officielle de la colonisation française dans les territoires jadis annexés n’apporte pas un changement notoire à cette conception du statut politique de l’écrivain et de l’artiste en général. Les écrivains du Grand Sud – ceux des Afriques précisément – qui reçoivent une consécration littéraire parisienne sont « suspects ». Ce serait pour cette raison que Claire Ducourneau (2009, 149-163) utilise le syntagme « consécrations sous conditions » dans le cas des écrivaines africaines de grande notoriété Calixthe Beyala, Fatou Diome et Ken Bugul. La réécriture de l’histoire des Afriques et de l’Occident est un trope majeur de l’œuvre de Tierno Monénembo. Cet auteur tiendrait compte du lecteur réel quand il parle de la colonisation sous un angle satisfaisant comme c’est le cas dans les textes retenus dans le cadre de cette réflexion. Cependant, 7 Je fais allusion ici à l’essai de Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé (1997).
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